Les apparences sont parfois trompeuses…

« La politique n’a cessé d’être une manipulation qui se dénonce elle-même, puisqu’elle reste la poursuite par des couches particulières de leurs fins particulières sous le masque de l’intérêt général et par l’utilisation d’un instrument de nature universelle, l’Etat ».

Nous n’aurions pas pu trouver meilleure introduction à notre article que cette citation de Cornelius Castoriadis, philosophe français.

C’est dans une salle remplie de journalistes, et des représentants de la Police, que le Secrétaire d’Etat à l’Asile et la Migration, Théo Francken, présentait dernièrement, à Courtrai,  le bilan de la deuxième opération « Gaudi » (« gaudi » étant la contraction du mot néerlandais « gauw dief », c’est-à-dire voleur à la tire). Si cette opération est à l’initiative du Ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, de Bart de Wever et de Théo Francken, c’est bien lui seul qui était le maître de cérémonie.

La Belgique aurait-elle, depuis la formation du gouvernement, un nouveau Ministre de l’intérieur ? A notre connaissance non ! Alors où est Jan Jambon ?

Peut-être que, en sa  qualité d’adjoint du ministre de l’intérieur, Théo Francken dispose de certaines compétences pour poursuivre et sanctionner des infractions telles que le vol à la tire ? En tout cas, c’est l’impression qu’il nous a laissée après sa conférence de presse !

Ce serait en sa qualité d’adjoint au ministre de l’intérieur, que Théo Francken a annoncé, avec une satisfaction à peine dissimulée et tableau à l’appui, que « SON » opération avait permis d’arrêter, nous citons, « 520 délinquants en séjour illégal ».

Avons-nous un ministre de l’intérieur bis, dont on ignorait l’existence ? L’arrêté royal fixant les attributions des ministres et secrétaires d’Etat dit ceci :

« Art. 18. Le Secrétaire d’Etat à l’Asile et la Migration, adjoint au Ministre de la Sécurité et de l’Intérieur, exerce la tutelle sur : 1° l’Office des étrangers;2° le Commissariat général aux Réfugiés et Apatrides;3° le Conseil du contentieux des étrangers;4° l’Agence fédérale d’accueil des demandeurs d’asile;5° le Centre fédéral pour l’analyse des flux migratoires, la protection des droits fondamentaux des étrangers et la lutte contre la traite des êtres humains. »

collage

Même si un adjoint est une personne qui est associée à une autre pour l’aider dans ses fonctions, un constitutionnaliste nous explique que les mots peuvent être trompeurs ; que le sens courant diffère souvent du sens juridique. Ainsi, dans le cas d’espèce, être « adjoint au ministre » n’est pas une compétence mais seulement une formalité expliquant le poste de secrétaire d’Etat.

Ne faisant pas partie du Conseil des Ministres, Théo Francken, Secrétaire d’état,  ne peut décider et mettre en œuvre une action telle que « Gaudi ». Et pourtant, c’est l’impression donnée par lui,  compte tenue de la manière dont cette annonce a été faite et pouvant prêter à confusion.

Jeu auquel le secrétaire d’Etat semble rodé. La présentation de ces résultats était une véritable mise en scène : Francken au centre, entouré par le bourgmestre de Courtrai Vincent Van Quickenborne, des représentants de la police et de la presse. Tous les éléments étaient réunis pour le « Théo du jour ».

Il y a donc quelque chose qui ne tourne pas rond au Royaume de Belgique :

–        L’opération devant être réalisée par l’Etat belge (gouvernement), par le Ministre de l’Intérieur en l’occurrence, Théo Francken la présente comme étant sienne ;

–        Théo Francken n’explique pas le déroulement de l’opération du Gouvernement dans sa globalité, il n’en présente qu’une partie, la fin, à savoir les résultats, en liant ces derniers aux personnes en situation de séjour irrégulier, qu’il qualifie de « délinquants illégaux »;

–       L’opération devait concerner les pickpockets mais Théo Francken ne parle que des personnes en situation de séjour irrégulier, comme si toute l’opération ne concernait que les personnes en situation de séjour irrégulier.

La Belgique se veut être un État de droit, cela suppose que les compétences des différents organes de l’État soient formellement définies et que les décisions prises par ces organes soient encadrées par la loi.

Or, Théo Francken semble avoir détourné une compétence qui relève du Ministre de l’intérieur pour présenter cette opération gouvernementale comme la sienne tout en criminalisant les migrants au passage. Le constat est là : les principes de l’État de droit semblent s’effacer facilement lorsqu’il s’agit des minorités racisées. L’inertie du grand public face à ce recul de l’État de droit,  recul que certains estiment légitime par temps de « crise », doit nous alerter et nécessite que nous développions notre vigilance.

John’s Mbulula – Coordinateur pôle Asile et Migration du MRAX

Nicha Mbuli – Administratrice du MRAX