Forces armées au Congo – Atout ou obstacle pour la libération du pays

 

Introduction

Le 19 juin dernier lors d’une de ses rares sorties devant la presse, Joseph Kabila, le président par la force des armes, a dit une chose importante passée presqu’inaperçue, que l’on ne peut espérer avoir le pouvoir sans armée.  Il s’est moqué de Tshisekedi Wa Mulumba qui s’était ridiculisé à prêter serment sans avoir d’armée. Autrement dit ce ne sont pas les élections qui accordent l’accession au pouvoir, mais l’armée. Ce qui est effectivement la règle au Congo depuis sa création. En effet que ce soit Léopold II, Mobutu ou Kabila, tous, c’est bele et bien grâce au concours sans faille de leurs forces armées effectives qu’ils se sont maintenus au pouvoir au Congo soutenus il est vrai par des puissances coloniales. Et quand le pouvoir semblait lâcher ces marionnettes, leurs maîtres ont toujours trouvé rapidement des remplaçants dans la pure logique de leur idéal, à savoir la conquête des territoires du Congo, leur confiscation et l’utilisation exclusive de leurs richesses pour elles. Les puissances coloniales qui régissent le Congo permettent à leurs hommes de main de se servir eux-aussi tout en veillant à ce que ces fabuleuses richesses ne leur échappent pas. Le rôle des forces armées est donc primordial dans l’exercice du pouvoir au Congo des puissances coloniales Essayons de comprendre cela.

  1. Kabila, Mobutu, Léopold II et leurs forces armées au Congo
  • Léopold II et sa force armée, la bien nommée “Force Publique“

Les premiers éléments africains de la force militaire, future Force Publique, recrutés par Stanley furent des Zanzibarites “Wangwana“ ; terme désignant ceux qui parlaient le Kingwana, une variante simplifiée du Swahili parlé par ceux qui étaient en contact avec les nombreux étrangers arrivés sur la côté est-africaine après la défection de divers Etats Africains de cette partie du Continent à partir du 16ème siècle. C’est sur eux que les hommes de Léopold II se sont appuyés dans leur entreprise d’envahir et de confisquer les territoires des habitants du bassin du grand fleuve. A ces Wangwana venus de l’Est dont le nombre était estimé à 600 se sont ajoutés les recrus venant de la côte ouest africaine anglaise (Accra, Lagos, Sierra-Leone). Plus tard pour minimiser les coûts de leur entreprise, les hommes de Léopold ont commencé à recruter des combattants locaux principalement des enfants, des esclaves et des prisonniers qui recevaient une formation sommaire de quelques semaines, surtout le maniement des armes et étaient engagés dans des actions de répression de la population civile.

Car n’ayant aucune provision, ces troupes s’adonnaient à des actions de pillage, de violence  et de viols de femmes pour prendre en toute impunité les biens de la population apeurée, en procédant aux expéditions punitives, arrestations arbitraires, massacres à grande échelle. Au point que pour la population congolaise la Force Publique signifiait : armes à feu sans ami ni famille, innombrables coups meurtriers de la fameuse chicotte en peau d’hippopotame, mains coupées, villages incendiés, travaux forcés, viols des femmes, rafles des enfants, misère, désolation. Par contre pour les Européens la Force publique était le véritable rempart de leur œuvre. C’est elle qui les protégeait de la colère de la population.  Sans elle il n’y aurait pas eu de colonisation belge en Afrique, jamais. Les hommes  du fameux EIC s’étant d’abord installé dans l’actuelle région de l’Equateur pour les besoins de l’approvisionnement en ivoire et en caoutchouc, c’est dans cette même région que sont recrutés l’essentiel des  éléments de la Force publique parmi lesquels de nombreux Mbunza.

Cette prédominance des Bangala explique l’expansion du Lingala au sein de la Force publique et des entités sous son contrôle comme la ville de Léopoldville aujourd’hui Kinshasa. Plus tard s’ajouteront de nombreux Batetela. En 1899, il y avait déjà 17.800 soldats de la force publique. Il faut cependant dire à l’actif des soldats congolais de la Force Publique qu’il y a eu plusieurs mutineries et émeutes des soldats ou anciens soldats de la Force Publique, s’en prenant aux postes d’administration et à leurs occupants coloniaux, aux factoreries et à leur contenu, bref aux symboles matériels de l’administration léopoldienne, non pour protéger la population mais pour leurs revendications concernant leurs conditions de vie. On peut citer la mutinerie de Luluabourg (Kananga) en 1895, celle de l’enclave de Lado en 1897, celle du For de Shinkakasa à Boma en 1900.

  • Mobutu Sese Seko et son armée monolithique

Le 24 novembre prochain cela fera 55 ans depuis le deuxième coup d’Etat de Mobutu. On dit qu’il est resté 32 ans à la tête de notre pays. En réalité c’est depuis 1960 qu’il avait pris les rênes du pouvoir immédiatement après l’accession de notre pays à l’indépendance car c’est lui qui avait l’armée et donc l’effectivité du pouvoir. Nos politiciens qui avaient lutté et négocié âprement l’indépendance du pays avaient négligé le problème de l’armée et elle a été leur épée de Damoclès. C’est elle qui les a faits tombé un à un à commencer par notre héros national Patrice Lumumba. Au lendemain de l’indépendance, après la mutinerie au sein de la Force Publique, le 4 juillet 1960, le président Kasa-Vubu crée l’Armée Nationale congolaise (ANC) par décret le 8 juillet 1960. A sa tête est nommé le général Lundula, ancien Adjudant et le colonel Mobutu, ancien sergent, devient chef d’état-major. Le 12 septembre le colonel Mobutu s’accapare de l’ANC après avoir démis Lundula, accusé d’être proche de Lumumba. La Belgique, Israël et les USA aident Mobutu à organiser son armée. Plusieurs jeunes congolais envoyés en Belgique reviennent comme officiers et sous-officiers.

Avec l’appui des USA, de l’Otan et de la Belgique, l’ANC parvient à neutraliser la rébellion Mulléliste. Entretemps Mobutu a fait son coup d’Etat militaire et entend étendre son pouvoir sur tout le pays et même au-delà. L’armée de Mobutu écrase dans le sang la moindre contestation interne. Les étudiants en sont la cible principale. L’Université de Kinshasa finit par être fermée et les étudiants renvoyer dans leurs villages manu militari. Les autres étudiants sont embrigadés de force dans le MPR, parti-état. Mobutu est la pièce maîtresse de l’influence américaine et occidentale en Afrique, surtout en Afrique centrale. Encouragé sinon envoyé par ces puissances, l’armée de Mobutu multiplie les ingérences  extérieures un peu partout. En Angola où il soutient la rébellion d’Holden Roberto dont le gouvernement en exil est installé à Kinshasa et celle de Savimbi ensuite. Il soutient la rébellion dans l’enclave de Kabinda contre le gouvernement de Luanda. Il est en froid avec le gouvernement de Congo-Brazza parce que marxiste. Il soutient le régime d’Habyarimana contre la rébellion Tutsie dont le chef trouvera la mort lors des affrontements avec l’armée congolaise qui s’était illustrée dans des exactions de la population tutsie à la frontière avec l’Ouganda.

En contre partie, les Angolais attaquent l’armée de Mobutu en bombardant la Base militaire de Kitona. Ils soutiennent les rebellions à la province du Katanga, alors Shaba. Les rebelles rwandais du Front Patriotique infligent une cinglante défaite à l’armée de Mobutu. En Angola les officiers supérieurs congolais de l’ethnie de Mobutu dont son propre fils Nkongolo s’illustrent dans le trafic de diamant et des armes. Bref c’est une armée en déliquescence qui multiplie les actes répressifs envers la population et envers les leaders politiques. Une de plus terribles répressions fut celle qui eut lieu à Kinshasa contre les chrétiens qui réclamaient la réouverture de la conférence nationale souveraine, arbitrairement suspendue. Il y eut des dizaines des morts et des centaines de blessés. Vers la fin des années nonante avant l’arrivée de l’AFDL, l’armée nationale congolaise, devenue entretemps Forces Armées Zaïroises, était l’ombre d’elle, tribalisée à outrance, minée par la corruption, les détournements des soldes des militaires, la non maintenance des équipements, l’indiscipline complète. Une véritable bande de malfaiteurs pour qui la population était l’ennemi comme pour sa grande sœur la Force Publique.

  • Joseph Kabila et son armée brassée

Après l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, celui qui s’est présenté comme son père, Joseph Kabila porté au pouvoir par l’armée, s’y appuie grandement et refuse toute confrontation avec l’ennemi rwandais. Au contraire il entre en négociation avec le Rwanda et accepte d’intégrer les éléments rwandais de la rébellion tutsie du RCD, Rassemblement Congolais pour la Démocratie. Tous les anciens rebelles qui le veulent sont intégrés dans l’armée régulière et sont membres à part entière des Forces Armées de la République Démocratique du Congo, en sigle FARDC. Les officiers de l’ex mouvement rebelle deviennent des hauts gradés de l’armée régulière congolaise et sont nommés à divers postes de commandement. Les soldats quant à eux sont contenus au Kivu qui devient une région dirigée exclusivement par les le RCD. C’est le fameux brasage. Et comme il fallait s’y attendre étant donné que la rébellion paye bien, plusieurs autres rébellions issues du même RCD voient le jour tour à tour comme le CNDP et le M23. A chaque fois les revendications sont les mêmes : brasage, nominations dans le haut commandement de l’armée et au sein des institutions politiques du pays.

Kabila en sort grandi. Il voit son pouvoir renforcé, car tous les anciens rebelles le reconnaissent chef d’Etat et chef d’armée. Il ne souffre d’aucune contestation au sein de l’armée. Auréolé, il organise des simulacres d’élections politiques en 2006 et en 2011 qu’il gagne sans peine. Il attend maintenant sereinement l’arrivée annoncée de celles de 2016. Car ce ne sont que des formalités pour lui, l’essentiel étant acquis, à savoir l’armée. L’armée, les officiers et les soldats ont les mains libres. Comme l’armée de Mobutu ou comme les Officiers belges de la Force Publique, ils s’adonnent eux aussi au trafic des matières premières et des armes. L’enrichissement est effarant. Entretemps ces armées brasées ont un ennemi en commun, le même qu’avaient la Force Publique et l’Armée de Mobutu, la population civile. Elle ne représente à leurs yeux.  Tout opposant, politique, économique, religieux, coutumier, ou autre, est traqué, arrêté, massacré sans état d’âme. Les femmes sont des simples jouets. Elles sont mutilées, éventrées, disséquées, les seins sectionnés. C’est le Far-West grandeur nature.

  1. Que faut-il faire pour libérer le pays ?
  • D’où vient l’impunité qui caractérise l’armée et son mépris de la population congolaise ?

Comment se fait-il que nos propres frères, des gens comme nous tous, quand ils ont les armes à main, n’aient plus rien à avoir avec nous, s’y détournent complètement et nous prennent pour du bétail ? Serait-ce seulement la magie des armes ou bien y-aurait-il autre chose ? Pour comprendre cela il faut interroger l’histoire récente de l’Europe, particulièrement les exhibitions des Noirs dans des villes et villages en Europe. En effet à partir du 18ème – 19ème siècle, après les terribles persécutions de l’Eglise et la soumission des populations, se développent les sciences humaines comme l’anthropologie et l’ethnologie. Plusieurs théories naissent. Les savants naturalistes procèdent à la hiérarchisation des hommes et établissent un standard supérieur, c’est-à-dire les Blancs et un standard inférieur, les Noirs. Ceux-ci sont considérés comme étant plus proches des singes que des hommes. C’est ainsi que les Noirs sont exhibés comme les autres animaux de la forêt. C’est ce qui justifie le racisme si ancré dans la société belge par exemple. Il y a ici parmi nous peut-être des personnes qui ont vu les Noirs dans ces zoos humains ou bien leurs parents ou encore leurs grands-parents. C’est donc tout récent. En réalité il n’y a aucune raison que les Noirs disposent de leur vie ou d’un territoire quelconque car ils ne sont pas des hommes. Au contraire ils doivent être tués pour libérer le territoire qu’ils occupent afin que les hommes s’y installent. C’est ce qui va conduire à la colonisation. On sait que les Européens ont anéanti des groupes humains entiers sans le moindre état d’âme car ils agissaient dans leur bon droit, celui des hommes qui tuent les animaux.

Les Noirs d’Afrique n’ont pas échappé à cette logique. S’ils n’étaient pas tués, ils devaient être au service des Blancs. C’était aussi simple que cela. Pour mieux les asservir les Européens établissent une hiérarchisation au sein même du groupement noir. Ceux qui sont en contact direct avec eux sont un peu moins animaux que les autres. Ils leur sont supérieurs. Les soldats sont dans cette catégorie. Car dans la hiérarchisation des Noirs, ceux des villages, ceux qui vivent selon la tradition africaine, selon la coutume africaine, sont les derniers des derniers. Ils doivent être tués, leurs villages incendiés, leurs femmes et enfants arrachés. Ils n’ont aucun droit. Les soldats quant à eux ont la chance de sortir de cet enfer. Ils vivent loin des villages dans des camps. Ils peuvent espérer accéder au statut des Blancs, statut des personnes humaines. Mais ils ne seront pas les seuls. Tous les évolués sont également dans cette catégorie.

En réalité tous ceux qui ont fait des études, ceux qui ont fréquenté l’école des Européens ont accédé au statut des vrais hommes. Il en est de même des habitants des missions catholiques et des cités européennes. Plus on est proche des Blancs, plus homme on est. Au contraire moins on est en contact avec les Européens, moins homme on est. On remarque parfois que nos filles qui se marient avec des Européens se prennent un peu la tête. Le Noir est donc à fuir à toute jambe. La peau noire, les cheveux noirs, les langues des Noirs, leur nourriture, leur science, tout cela est à fuir. C’est mauvais, diabolique, sorcier.

Il n’y a pas eu que l’apartheid Blancs-Noirs, il y a surtout l’apartheid intra noir, le plus terrible. Car c’est lui qui fait subsister la colonisation et qui lui assure des jours encore meilleurs. A Kinshasa par exemple, cet apartheid a produit des véritables remparts entre la population et ceux qui la dirigent. Ceux que l’on appelle les « Je les connais », les intellectuels, l’élite, les chefs, ne se mélangent pas avec le reste de la population. Ils vivent dans leurs quartiers bien séparés, entourés par des très hauts murs. Plus ils sont hauts, mieux ça vaut. Ils sont à la Gombe, à Ma Campagne, à Mont-Fleuri, à Mbinza, à Limete. Leurs enfants étudient dans des écoles métropolitaines, des écoles pour les enfants blancs jusqu’aujourd’hui. Les enfants ne sont pas en contact avec les autres enfants noirs des quartiers qui leur sont interdits, car ce sont des quartiers des Noirs, des macaques, des indigènes.  Les intellectuels sont donc comme les soldats à la seule différence qu’ils n’ont pas d’armes, mais ils agissent de la même façon c’est-à-dire méprisent la population. C’est ce qui explique la corruption et l’incurie politique. Ils n’ont aucun compte à rendre à la population, ils l’ignorent, pourquoi alors respecter le bien publique car le public n’existe pas. Le public c’est eux. Leurs enfants vivent en Europe à l’abri des besoins et des exactions.

  • La réconciliation avec notre peuple, unique voie de sortie

La réconciliation avec notre peuple veut dire la reconnaissance de notre identité africaine ancestrale. Car nos ancêtres n’ont pas démérité. Ils ont été victimes d’une injustice monstrueuse qui les a relégués au rang des animaux leur niant ainsi leur humanité visible, aliénant toute leur science et leur savoir-vivre. Il est temps de réparer cette grave injustice en rendant à notre tradition ancestrale le pouvoir qui est le sien. Vouloir le détenir suivant le modèle européen c’est poursuivre l’œuvre coloniale, celle de la domination de l’homme par l’homme. Au niveau de notre pays, cela est impératif car c’est l’attente et la demande de la population. Elle respecte, et de loin, l’autorité ancestrale, coutumière que tout autre. Car le politique à l’occidental est pour notre peuple un menteur. En suivant cette revendication légitime j’estime qu’un Etat Fédéral est le plus indiqué dans notre pays. C’est-à-dire un Etat qui serait la conjonction de nos quatre ères culturels à savoir Kongo, Ngala, Swahili, Luba.

Ces grands ensembles qui existent peuvent bien être des Etats autonomes qui ensemble formeront le Grand Kongo. Car aujourd’hui à part la configuration catastrophique de la colonisation belge, notre pays ne repose sur rien. Dans la nouvelle configuration le village  et le quartier populaire seront la première cellule politique et donc de développement. Cela veut dire que c’est de là que partiront les initiatives qui pourront se répercuter plus haut jusqu’à la confédération. L’exercice du pouvoir ne sera plus vertical, mais horizontal. Les véritables élections se passeront au niveau des villages et des quartiers, tandis que les autres niveaux seront dirigés par des différents délégués issus des élections locales des villages. Ainsi donc un parlementaire du niveau 3, province par exemple, habiterait son village. Le village ne sera plus un lieu de parias, mais bien un espace d’habitation pour tous, susceptible d’être modernisé. En agissant ainsi nous aurons réellement briser avec la colonisation et nous aurons aidé notre monde à tourner cette page si sanglante et déshonorante de son histoire. C’est de nous que dépend l’avenir paisible et harmonisé de notre monde pour vu que justice soit faite à nos ancêtres. Le retour de notre tradition sur la scène politique va apaiser les esprits des ancêtres et rétablir les équilibres de la nature que la colonisation féroce a brisés.

Bruxelles, ce 22 août 2015

PINI-PINI NSASAY     

Contribution de Pini-Pini Nsasay lors de la conférence du 22 août sur la contribution des soldats étrangers lors de la première guerre mondiale.
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