D’une société de conquête de droits à une société de restriction de droits ?

L’hystérie collective entretenue par certains médias qui veulent vendre du papier et certains politiques qui cherchent des voix autour de la figure du « Musulman » amalgamé et essentialisé n’a malheureusement rien d’original.

Il est des champions auto-proclamés de valeurs prétendument universalistes qui font la course pour savoir qui va s’opposer le plus à la labellisation halal du sirop de Liège, aux (introuvables ?) burkinis de la côte belge ou au fait que des jeunes filles voilées puissent garder leur foulard pour les examens de septembre. Les fantasmes autour du « Musulman » se juxtaposent dans l’actuel climat anxiogène que nous subissons avec la menace terroriste hélas bien concrète à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés. Si prendre en considération le questionnement des citoyens sur la place du fait religieux dans notre société n’est clairement pas illégitime, instrumentaliser leurs peurs est indubitablement abject. En tant de crise, le fait de rechercher des boucs émissaires ou des diversions accessoires n’est pas neuf. Il nous faut toujours inlassablement le dénoncer.

Il convient d’appréhender un phénomène sociétal plus global et qui peut nous aider à définir une certaine grille d’analyse du réel. En effet, alors que pendant des années, le débat politique était clivé entre progressistes et conservateurs, les uns voulant aller plus loin dans l’acquisition de nouveaux droits, les autres étant moins enthousiastes, on a l’impression de nos jours que le clivage est d’une autre nature. Certains veulent conserver des droits alors que d’autres veulent les restreindre. Il peut s’agir de droits économiques ou sociaux, collectifs ou individuels. Si l’on compare l’époque actuelle à celle dite des trente glorieuses (les trois décennies qui ont suivies la fin de la seconde guerre mondiale) durant laquelle différentes conquêtes sociales ont pu être engrangées dans un contexte de plein emploi et de libération des mœurs, il y a de quoi être nostalgique.

Ces dernières années (cela s’est accru avec la mise en place de l’actuel gouvernement fédéral mais la tendance à la régression date de bien avant 2014) l’accès à la pension, à la pré-pension, aux allocations de remplacement ainsi que le pouvoir d’achat et même l’accès à la nationalité (mesure non directement coûtante mais évidemment très symbolique) ont été restreints. Des mobilisations citoyennes ont effectivement eu lieu et vont continuer à avoir lieu pour contester cette offensive régressiste mais il semble que l’opinion publique soit atteinte d’une sorte de résignation et que le discours dominant sur la nécessité impérieuse de tels réformes pour sauver le pays ou son équilibre budgétaire trouve un certain écho. On peut faire l’hypothèse que l’individualisme croissant a progressivement débordé la solidarité et a sonné le glas de la société de conquête de droits qui dans sa finalité rencontrait incontestablement les attentes du plus grand nombre. On peut même aller encore plus loin dans la réflexion et se demander si finalement, certains individus ne sont pas prêts à accepter certaines restrictions à leurs droits pour autant que ceux des autres soient davantage restreints ? Si l’on en croit la répétition et la virulence de certains commentaires sur les forums internet et les réseaux sociaux, il apparaît que le fait de donner l’asile à des réfugiés en danger de mort ou de laisser les jeunes filles voilées en cours d’études présenter leur seconde session suscite un rejet plus marqué que le saut d’index ou le passage à 67 ans de l’âge de la retraite qui objectivement sont des faits qui auront un plus grand impact sur leur vie de tous les jours.

L’individualisme est la ruine de la démocratie disait Alexis Tocqueville. Il est évident qu’une démocratie se préserve et se renforce par l’exercice d’une solidarité active et par la recherche du sens de l’intérêt collectif. Le repli sur soi, ou sur ceux qui nous ressemblent, ne peut que faire reculer les droits collectifs ou individuels. L’enjeu démocratique pour les années à venir n’est pas tant d’encourager l’ouverture à l’autre ou de célébrer la différence mais bien de convaincre que le combat pour l’application effective des principes de liberté et d’égalité est un combat qui doit être poursuivi car il est de l’intérêt du plus grand nombre. Contrairement à la perpétuation de la société de restriction de droit qui finalement ne peut réellement satisfaire que bien peu de monde….

Carlos Crespo, Président du MRAX.