“Il n’y a pas qu’une seule discrimination” – Portrait de Hélène

Publié par MRAX le

Arrivée en Belgique en 1999 depuis la Côte d’Ivoire, Hélène nous raconte son long combat contre la discrimination à l’emploi.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? 

Je m’appelle Hélène, je viens de la Côte d’Ivoire, plus précisément de la sous-préfecture de Wouélé. Je suis arrivée en Belgique le 30 Octobre 1999. J’étais venue rejoindre mon mari, en regroupement familial. 

Avant d’arriver j’avais déjà un Master et une licence en sociologie, j’étais même inscrite en DUA et j’avais aussi fait une formation qualifiante en ressources humaines. Lorsque mon ex-mari a reçu une bourse, il est venu et nous avons pensé qu’il serait judicieux pour moi de le suivre. Nous nous sommes mariés et nous sommes arrivés en Belgique. 

Dès mon arrivée, je me suis inscrite à un master à l’ULB, le 1er master était en science du travail, 2000-2002, après ça, mon ex-mari avait fini sa formation de chirurgien plasticien, puis il est retourné une première fois pays afin de préparer notre retour. Pendant ce temps, je cherchais du travail, et une fois que j’allais dans les intérims, ils me disaient que mon séjour était lié à celui de mon mari, donc je n’avais pas le droit de travailler. 

De même, les agences d’intérims me disaient que j’étais surdiplômée, et à cause de tous ces diplômes, je devais obligatoirement maîtriser l’anglais et le néerlandais. Je me suis donc mise à étudier les 2 langues à la fois. Quand mon mari est parti, je devais soutenir mon 1er mémoire, et au moment où je devais me préparer pour rentrer en Côte d’Ivoire, il y a la guerre qui a éclaté là-bas. Il y avait des rapatriements des Européen.ne.s de la Côte d’Ivoire vers l’Europe à cause de cette guerre, et les vols pour la Côte d’Ivoire n’étaient pas disponibles. 

J’ai continué mes formations liées au genre et au développement. Mes travaux pendant le Master des sciences du travail tournaient autour de ”femmes et développement” et mon mémoire était porté sur la ”place de la femme dans les ONG et leurs places dans ces dernièresi”. Parce que des fois, on crée des ONG pour donner aux femmes, on dit “les bénéficiaires sont les femmes” mais en général ce sont les hommes qui gèrent ces ONG là, et je voulais faire ça au Congo.

Comment vous définissez-vous ? Quelle est votre identité ? 

Je me définis comme une femme noire, puisque je suis noire, ma couleur de peau, on ne peut pas la changer. Donc comme vous me posez la question, je me vois et je suis sincèrement fière d’être noire, je suis nacrée, et j’aime rester naturelle car je suis fière d’être noire.

Quel est votre premier souvenir de discrimination dont vous avez fait face ? 

Concernant cette question, j’ai subi une oppression sexiste énorme de la part de mon ex-mari. Quelques temps après que nous nous soyons installés, il a commencé à avoir des réflexions complètement misogynes, sexistes. Il me traitait de ‘’bon à rien’’, de ‘’moins que rien, idiote et nulle’’. Les abus psychologiques et pressions morales étaient tels qu’un jour j’ai pensé à me suicider, je voulais me jeter par la fenêtre, mais j’ai fini par me ressaisir. Le seul moyen pour moi de sortir de cet enfer était de divorcer, et ça m’a fait du bien quand c’est arrivé. 

Avez-vous un épisode de discrimination multiples qui vous a marqué ? 

La discrimination dont j’ai eu à faire face, s’est traduite en quelque sorte de manière voilée. Comme je vous le disais, j’ai 2 masters, j’étais dans un cercle vicieux, quand j’allais dans les intérims, je me rendais compte que les autres belges blanc.he.s, qui ont eu le même master que moi ont commencé à travailler,  ont eu un bon poste, mais moi quand je vais postuler dans les intérims, on me dit que je suis trop diplômée, que je dois parler parfaitement le français, le néerlandais et l’anglais. 

Mais pourquoi celui-là, qui est tout petit, tout jeune, et qui vient d’arriver, se fait former par moi et puis il devient mon chef ?

Je me suis donc rabattu dans un supermarché pour un job de vacances, et vu mon dynamisme, mon courage, ils m’ont donné un contrat étudiant et c’est avec ce contrat que je survivais et payais en même temps mes études. Par la suite, je m’attendais à un meilleur contrat, mais ça n’est jamais arrivé. J’y ai travaillé pendant 10 ans et sincèrement il y a trop de discriminations dans la structure. Par exemple, un jeune de 18 ans, flamand, non diplômé, vient pour un job et tout d’un coup il devient supérieur et survole tous les autres, notamment les équipes composées d’Africain.e.s. Nous avons remarqué que nous les Africain.e.s travaillant dans l’entrepôt, étions juste là pour survivre et cantonné.e.s au plus bas niveau possible. 

Quand tu te rends compte que tu as 2 masters cachés à la maison et que tu te retrouves en train de faire un travail d’ouvrier. Et quand je posais le problème de pouvoir évoluer, on me répondait que je n’étais pas obligée de rester dans l’entreprise, que si je n’étais pas contente, je pouvais aller voir ailleurs. 

Mais pourquoi celui-là, qui est tout petit, tout jeune, et qui vient d’arriver, se fait former par moi et puis il devient mon chef ?

Il y a aussi une jeune fille blanche que j’ai formée, je lui ai posé la question pourquoi elle a décidé de venir travailler si jeune comme ça, elle m’a répondu parce qu’à l’école ça ne fonctionnait pas pour elle, et elle a préféré venir travailler là, et parce que sa femme y travaille aussi. Elle a été gradée, mais entre-temps, mes collègues africains.es qui y étaient sont restés toujours à leur simple place de subalternes, au bas de l’échelle. 

Pourquoi j’ai le même diplôme qu’une femme belge blanche, francophone et qui ne parle pas néerlandais, mais elle trouve du boulot, alors que moi pour le même poste, on m’exige un parfait bilinguisme français/néerlandais. 

J’ai passé toute ma vie à étudier, jusqu’à ce que je finisse à péter un câble quand je travaillais dans le supermarché. Suite à ça, j’ai été licenciée et ça été paradoxalement une délivrance, j’ai même été à la police et ils ont vu peut-être que c’était même la dépression tellement j’avais pris sur moi, et je me suis même retrouvée en psychiatrie pour ça. 

Vraiment ces discriminations sont difficiles à supporter. Tu as 2 diplômes, 2 masters, et quand tu postules, on t’exiges le tri-linguilisme, moi j’appelle ça de la discrimination voilée, parce que sur le terrain quand tu t’en vas déposer, non seulement sur ton CV, ton nom est là, et ça c’est une première barrière quand elle a une consonnance étrangère. Sincèrement je vais l’avouer, les Belges sont discriminatoires ; même au niveau des intérims, puisque c’est là que tout commence. Je ne sais pas ce que nous pouvons faire, car on ne peut pas changer notre couleur de peau. Même au niveau du logement, c’est la même chose, quand tu téléphones et que tu as un accent, c’est mort. Tu es obligé de prendre un ami qui a l’accent belge pour téléphoner à ta place pour espérer avoir une visite du bien à louer. 

Que voulez- vous dire aux personnes qui vivent la même situation que vous ? 

Tout ce que je puis dire, c’est que nous devons nous battre et nous armer de beaucoup de courage. Surtout de ne pas se laisser submerger par la frustration. Et par rapport à l’oppression qu’on peut subir en tant que femme, je pense que la meilleure des vengeances et de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour, non seulement s’extirper de cette oppression, mais mieux encore de réussir sa vie, afin de donner une belle claque à notre oppresseur. Nous les femmes, nous ne devons plus compter sur un homme, mais sur nous-même.