Carte blanche – Pour qui sont morts les soldats congolais le 22 août 1914 ?

L’histoire et surtout la mémoire font toujours l’objet de luttes d’interprétation dont les conséquences ne sont pas anodines pour la construction et la reconnaissance des identités multiples de notre société. Même aujourd’hui, une certaine histoire officielle tend à véhiculer de façon mythique un récit national pourtant très sélectif.

Ainsi, un siècle après le déclenchement de la première guerre mondiale, l’apport des nombreux contingents étrangers sur le front européen et surtout les campagnes dans l’ouest et l’est de l’Afrique demeurent dans l’ombre.

Un monument inauguré en 1970 au square Riga à Schaerbeek rappelle pourtant le sacrifice des dizaines de milliers de soldats et auxiliaires congolais constituant la Force Publique de la colonie belge. Combattant dans des conditions épouvantables, sous les ordres d’officiers blancs, près de 661 soldats pour le Cameroun, 638 soldats pour l’actuelle Zambie, 297 833 soldats et porteurs congolais font mouvement vers les colonies allemandes du Cameroun, du Ruanda, de l’Urundi et du Tanganyika repoussant l’offensive des troupes coloniales allemandes jusqu’en Guinée espagnole et au Mozambique. Les pertes en vie humaine sont aussi lourdes que sur l’Yser. Beaucoup succombent de la faim, de la maladie ou de l’épuisement.

La suite est connue, les alliés se partageront les territoires coloniaux allemands par le système des mandats de la Société Des Nations; la Belgique héritera alors, avec les Cantons de l’Est, de ce qui deviendra le Rwanda et le Burundi, où sa gestion inspirée du modèle colonial a semé les graines de la haine interethnique dont les conséquences ultérieures sont connues.

Contrairement aux Anglais et Français qui feront largement appels au renfort des troupes coloniales sur le théâtre européen, le racisme particulièrement exacerbé des autorités belges leur fait craindre le sentiment d’égalité qui n’aurait pas manqué de naître entre soldats blancs et noirs combattant dans les mêmes tranchées, versant le même sang. Seuls les 32 Congolais présents en métropole, s’étant portés volontaires, s’engageront avec bravoure sur le sol belge.

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Participant à cette « grande guerre de la civilisation pour la liberté et le droit », les Congolais pouvaient espérer que leur sacrifice et leur très grande contribution financière et en ressources naturelles seraient reconnus et ouvriraient la voie à l’indépendance et à la fin du racisme. Mais il n’en fut rien, les soldats Congolais revenus des différents fronts de guerre furent honteusement relégués dans leurs villages, sans solde et sans contact avec l’extérieur. La Force Publique, quant à elle, fut avant tout utilisée pour réprimer la population, garantir la sécurité de l’exploitation coloniale et la mise en coupe réglée des riches ressources congolaises. En se battant pour la Belgique contre leurs frères d’Afrique servant les Allemands, nous pouvons finalement considérer que les Congolais ont défendu un impérialisme contre un autre.

Les demandes de compensation et de reconnaissance, notamment celle de Panda Farnana, un ancien combattant ayant étudié à Bruxelles, n’aboutirent pas à intégrer lors des cérémonies le soldat inconnu Congolais au panthéon des « morts pour la patrie ».

Ce 22 août, nous nous réunirons donc au Square Riga pour commémorer les premières victimes de la Force Publique. Sans naïveté par rapport aux véritables intérêts que leur engagement aura servis, il s’agit d’honorer ceux, non moins courageux, que l’histoire officielle relègue dans l’ombre et qui sont les grands-parents de nombreuses personnes qui font la Belgique d’aujourd’hui. Nous voulons aussi rappeler à notre mémoire commune tous ceux qui ont succombé suite à l’effort de guerre incommensurable qui leur fut exigé pour porter secours à la « Mère Patrie ».

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À l’heure où la xénophobie et une certaine bonne conscience coloniale eurocentrée continue de faire des dégâts, nous nous réunirons en mémoire des morts et tournés vers les enjeux actuels que posent les questions de l’héritage post-colonial. Le passé est à se réapproprier, à sauvegarder et à réécrire par toutes les composantes de la société belge.

Signataires :

Ange et Compagnie

Bakushinta association

Cafe Congo

centre du Monde ASBL

Change ASBL

Collectif Mémoire Coloniale, Lutte contre les Discrimination (CMCLD)

Europe Belgium Diversity (EBD)

Fédération des Congolais de Bruxelles

Le Centre Amani

Le monde est à nous

Liandja asbl

Lucas Catherine, auteur

Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX)

Mwinda Kitoko

Negrophobia Observatory in Europe (NOE)

Nti.ma ASBL

Roots Events

Sizawan ASBL