Les lauréates du Concours Ma Plume Contre le Racisme 2016

Les lauréates du Concours Ma Plume Contre le Racisme 2016

Les lauréates du Concours Ma Plume Contre le Racisme 2016

Le premier prix a été attribué à Auréline Detry du Lycée Martin V de Louvain La Neuve

Lire le texte en version PDF

La pluie ruisselle…

La pluie ruisselle sur le dessus du pont, me renvoyant quelques gouttes. Des gens tous identiques se pressent dans cette ruelle impeccable le long de laquelle je fais tache. Ils courent, marchent, ralentissent. Tous ces gens différenciés par ces bouts de carton mais pourtant tellement semblables. Blancs, jaunes, métis, aucun ne dérange la vue d’autrui, personne ne bouscule personne. On s’adresse de polis sourires, on se serre la main. Et moi, aucun ne m’effleure du regard.

Je suis perdue dans cette masse sombre de gens à qui une identité appartient. Mais quels noms ont-ils tous ? Pourquoi sont-ils considérés aux yeux de la loi, est-ce à nouveau ce bout de carton après lequel Maman court tant ? On m’a dit : «  Lou, tu y auras aussi droit un jour, c’est une question de temps. » Alors comme Maman ne travaille pas, je fais la manche sous ce pont maigrement éclairé et parsemé de flaques d’eau en raison de ces temps pluvieux.

Où vont-ils comme ça, pourquoi ne font-ils pas le même travail que moi ? J’admire leurs chaussures parfaitement cirées qui me frôlent parfois d’un peu trop près. Je les vois, mais eux ne semblent pas me voir. Peut-être cela est-il dû à l’obscurité et ma couleur de peau ébène. Les heures passent sans que les gens ne me donnent une pièce ou m’offrent un sourire. Dites-moi ce que cela leur coûte, à ces gens qui sont quelqu’un alors que moi, je ne suis personne.

Je vis plus loin, disons une histoire de quelques rues. Je vis dans la 6ème derrière l’hôpital de la ville et j’ai de la chance d’avoir cet endroit car il n’y a guère d’autre place pour nous, qualifiés de « sans-papier » ; encore une fois ce fichu bout de carton vous savez… Pourtant ici, sur chaque coin de terre se dresse une maison haute comme un château, aux façades parfaitement blanches et aux haies taillées au millimètre, tout cela s’étalant jusqu’à l’infini et même pas un coin de maison pour nous… Nous vivons sur ce sol mais n’y appartenons pas, nous sommes des marginaux, des réfugiés, des rescapés, des sans-papier, des personnes de trop dans un monde pourtant trop grand pour la bêtise. Un monde tellement peuplé que je m’y sens presque seule, perdue dans cette immensité bien trop claire pour moi, un monde qui ne me connait pas et ne me reconnaîtra probablement jamais en tant qu’un des siens.

Parfois, quelques petites filles blanches s’arrêtent devant moi tirant la main de leur parent tout en me montrant du doigt et en s’exclamant : « Dis papa, c’est quoi comme personne ça ? » puis ils haussent les épaules sans prendre la peine de répondre tout en s’en allant : « Nous allons être en retard à l’école ma chérie. »

L’école, un mot qui me transcende chaque jour. J’en rêvais la nuit, au Burundi j’ai été à l’école 6 mois puis les conflits ont éclaté à Bujumbura et nous avons dû quitter la capitale sans rien emporter avec nous. Là-bas nous étions quelqu’un, mais nous y avons laissé notre identité. Nous y avons laissé les personnes que nous étions, nous y avons laissé notre vie, notre reconnaissance. Nous sommes devenus des non-êtres pour un semblant de sécurité. Des personnes mises hors circuit simplement car aux yeux de la loi c’en est ainsi et puis ils privilégient les leurs comme si nous allions tout leur piller. Je n’ai pas le droit d’accéder à l’école comme tous les petits enfants de mon âge et je n’ai pas plus le droit d’aller voir le docteur lorsque je tousse trop fort. Mais la vie est ainsi et ici, ce pays me protège déjà des conflits alors je n’en veux pas à ces grands Messieurs glissés dans de beaux costumes de soie qui ont déjà fait pleurer Maman tant de fois.

Je n’en veux pas non plus à toutes ces personnes qui passent devant moi sans me voir probablement parce qu’elles sont trop occupées, ou qu’elles ont une urgence. Mais j’en veux au système de guider toutes ces personnes de la sorte, parce qu’au fond il ne fait que les priver de leur humanité, du quelque peu de foi et de compassion qu’elles pourraient éprouver envers nous. Elles sont remplacées à coup de grands titres dans les journaux nous accusant d’envahir leur beau pays et de diminuer leurs offres d’emplois dont on nous refuse l’accès car nous n’existons pas sur leurs fichiers.

Ce soir, je n’ai pas reçu une seule pièce et la nuit endort déjà la ville qui bourdonne de trafic et de lumières rougeoyantes. Je quitte mon plaid m’élançant dans la rue aux pavés humides par cette mousson prématurée. Quelques-uns marchant sur mon trottoir détournent les yeux et changent de côté, d’autres se crispent mais ne bougent pas, puis parfois des jeunes me bousculent en me traitant de « négresse » sans m’aider à me relever par la suite.

Je suis Lou, une petite fille de 12 ans à qui l’identité manque, ressemblant terriblement à une tâche d’encre sur une feuille de papier blanc mais qui ne cesse d’espérer qu’un jour les choses changeront, qu’un jour elle sera quelqu’un. Quelqu’un de vrai, quelqu’un de bien…

Qu’un jour je pourrai moi aussi colorer la vie des gens comme ma peau me colore, j’espère pouvoir offrir cette chance au monde, d’un jour pouvoir se rétablir.

J’envoie cette prière aux hommes qui regardent les autres se haïr.

J’envoie cette journée simplement passée à ceux qui ne trouvent le pardon qu’occasionnel.

J’envoie mes émotions aux personnes me pensant nuisible.

J’envoie ces pensées à qui veut entendre ce qu’est mon quotidien, à qui veut entendre que moi aussi…

Je suis quelqu’un.

 

Le deuxième prix a été attribué à Trejsi Muca du Lycée Emile Jacqmain à Bruxelles

Lire le texte en version PDF

C’est dans le petit village de Trois-Fleuves-sur-Jambes en Wallonie que s’est déroulé hier soir un drame d’une ampleur inattendue.

Jean Dupont, 56 ans, s’apprêtait à se coucher après le journal télévisé lorsqu’il a entendu du bruit, provenant sans aucun doute de l’étage du dessus, où loge depuis quelques années une famille d’origine africaine. Ceux-ci ont piteusement tenté d’expliquer la cause du tapage à la police, avertie par Jean : ils ont en effet reçu leurs papiers, après six ans d’attente. « C’est bien gentil tout ça, confie Jean d’un air exaspéré, mais certaines personnes ont besoin de sommeil pour pouvoir travailler, donc j’aimerais autant qu’ils modèrent leurs ardeurs. » Retour sur une épopée ineffable.

C’est en 2009 que la famille B. (qui souhaite garder l’anonymat) débarque en Belgique. Originaire d’Erythrée, elle prend la décision d’émigrer à la suite de nombreuses menaces émises par le pouvoir en place à l’encontre de la mère de famille, suspectée de prendre part à des actes antigouvernementaux. Après des semaines de périple, elle a enfin pu trouver refuge pour son époux et ses trois enfants à Trois-Fleuves-sur-Jambes, ce qui n’a pas ravi les villageois. Certains ont accepté de témoigner.

On ne pensait pas vraiment qu’ils allaient s’adapter, raconte Marine, 47 ans. Je ne suis pas raciste mais ces gens-là sont quand même différents et j’avais peur qu’ils créent des problèmes. » Une crainte partagée par de nombreux voisins. Beaucoup de rumeurs circulent aussi sur la famille, sans que l’on sache bien si elles sont véridiques.

« J’ai entendu dire que la famille avait failli mourir pour avoir insulté et ridiculisé le gouvernement : Je trouve ça un peu facile quand même, de quitter son pays à la moindre contrariété. Il m’arrive de rouspéter contre Mich-Mich (sic.) et pourtant je ne m’exile pas ! » rapporte Bart, 45 ans, sous les murmures approbateurs de la foule.

Malgré une telle adversité, les braves villageois ont tenté envers et contre tout de leur faire un bon accueil. Mais sous les sourires bienveillants et les gestes courtois, la tension est palpable.

« Ce n’est pas correct, renchérit Donald, 69 ans. On leur donne à manger et un logement et eux ne prennent pas la peine de chercher un travail. On paie tout pour eux ici. Ils disent qu’ils ont tous les deux un diplôme, mais apparemment ils ne « peuvent pas » travailler. A mon avis ils n’ont juste aucune volonté car travailler au noir rapporte plus. Ce n’est vraiment pas très Charlie tout ça. »

Seul un homme semble se détacher de l’opinion publique. Bernie, 74 ans, explique : «  La famille B. s’est souvent confiée à moi, surtout au sujet des déboires rencontrés depuis son arrivée. Elle m’a raconté son premier espoir de voir la situation s’améliorer, et sa joie d’être en sécurité. Hélas, ils ont bien vite déchanté. Bien que tolérés dans ce pays, ils ont vite appris qu’ils ne pouvaient pas y travailler, aussi qualifiés qu’ils fussent. Mais comment survivre dans ces cas-là ? Il n’existe pas trente-six mille solutions. Ils ont certes travaillé illégalement, et parfois été abusés, car dans leur situation, peuvent-ils refuser quoi que ce soit, malgré les conditions ? L’accès à la justice leur est difficile, contrairement à ce que stipulent la loi, et l’Etat ferme les yeux. Ils ont heureusement droit à l’éducation et aux soins médicaux, mais à quoi bon créer des liens s’ils risquent d’être expulsés d’un jour à l’autre ? Il faut dénoncer l’hypocrisie de ce sys… »(la suite est inaudible, la foule s’étant mise à le huer et à le traiter de vieillard gâteux, ndlr.).

Quant à la famille B., initialement emmenée par la police pour tapage nocturne, elle devra vraisemblablement répondre pour activités illégales devant-et cela devrait ravir Bernie- un vrai tribunal, maintenant qu’ils ont leurs papiers.

 

Le troisième prix a été attribué à  Athyna Mahy  du Lycée Emile Jacqmain à Bruxelles

Lire le texte en version PDF

Nous, les sans-papiers

J’ai quitté mon beau pays,

Mon village bien-aimé,

Mon école criblée de balles,

Entourée d’un jardin, jadis parfumé…

J’ai parcouru des milliers de kilomètres à pied,

Emportant avec moi des souvenirs douloureux,

Mais aussi des rêves pour un avenir meilleur.

J’ai affronté la mer houleuse,

Avec des compagnons de fortune,

Nous rêvions tous d’être dorlotés,

Après notre terrible traversée.

Certains, désespérés, ont vu leurs amis se noyer,

D’autres se sont accrochés et y sont arrivés.

En séjour irrégulier pour raison économique ou politique,

Tous épris de liberté, nous aspirions à un peu d’humanité,

Etre accueillis à bras ouverts ne nous a pas été offert.

O déesse Europe, je te supplie de nous laisser

Franchir tes murs de béton, tes fils de fer barbelés,

Nous nous sommes retrouvés sans-papiers,

Et avons croisés des regards sans pitié.

Etre un sans-papiers, c’est connaître l’insécurité,

la peur viscérale d’être attrapé et expulsé.

Etre un sans-papiers, c’est se faire insulter,

Et en maintes occasions, se faire exploiter.

Même pas droit à un bon repas, quelques bons soins,

Même pas droit à une bonne éducation, un bon emploi,

Même pas droit à un petit toit,

Pourtant qui pourrait nous en refuser le droit ?

Qu’est devenue notre Déclaration universelle ?

Les Droits de l’Homme ne sont-ils pas bafoués ?

Tout cela à cause de la peur, peur de la différence.

DSC_0367