Le suprématisme comme cheval de Troie du racisme

Edito Newsletter Août 2015 

Samuel P. Huntington s’est rendu célèbre par un ouvrage dont le titre était Le choc des civilisations qu’il a publié en 1996. Dans ce livre, il considère qu’il existe dans le monde neuf civilisations qui interagissent de manière plus ou moins conflictuelle et que les relations internationales voir intra-nationales doivent être observées à travers ce prisme. Bien évidemment, il prend parti en faveur de la civilisation occidentale et met en garde contre des risque de conflits ouverts futurs: « Dans ce monde nouveau, les conflits les plus étendus, les plus importants et les plus dangereux n’auront pas lieu entre classes sociales, entre riches et pauvres, entre groupes définis selon des critères économiques, mais entre peuples appartenant à différentes entités culturelles. Les guerres tribales et les conflits ethniques feront rage à l’intérieur même de ces civilisations. Cependant, la violence entre les États et les groupes appartenant à différentes civilisations comporte un risque d’escalade si d’autres États ou groupes appartenant à différentes civilisations se mettent à soutenir leurs “frères”. « Cet essai ainsi que d’autres analyses de cet auteur constitueront une référence pour nombre de leaders et d’intellectuels du monde occidental. À l’instar de G.W. Bush, d’aucuns inscriront les interventions militaires américaines du début du siècle dans le cadre d’un « combat pour la civilisation[1] ». La droite conservatrice américaine n’est pas la seule à être imprégnée de l’idée que la civilisation occidentale doit se battre pour préserver sa suprématie. Manuel Valls, le premier Ministre « socialiste » français parle, quant à lui, de « guerre de civilisation[2] ».

Les termes utilisés dans le débat politique belge sont généralement moins martiaux. Et pourtant, on peut faire l’hypothèse qu’un Huntington influence la manière dont les dirigeants politiques belges conçoivent les relations internationales. Quelques exemples récents tendent à démontrer que nos édiles accordent une plus grande importance à la relation avec les États « appartenant à la même civilisation » qu’avec ceux qui ont supposément une autre appartenance. Ainsi, le Mouvement Réformateur s’est très vite excusé quand ses visuels sur la fraude fiscale dans lesquels on retrouvait le drapeau suisse ont suscité des réactions en Suisse[3]. Il est vrai que la Suisse fait partie de la civilisation occidentale chère à Huntington. A contrario, quand Theo Francken, le secrétaire d’État à l’Asile et l’Immigration, a dénoncé l’absence de coopération de l’Algérie dans le cadre de ses opérations d’arrestation et de rapatriement de migrants, personne ne s’est ému du fait qu’il ait reproché de manière fort peu diplomatique aux autorités algériennes (et plus globalement aux dirigeants des pays d’Afrique du Nord) leur absence de coopération. Même le Premier Ministre, quand il incite les Grecs (appartenant à la….civilisation orthodoxe d’après la classification d’Huntington) et leur gouvernement à « siffler la fin de la récré » parce qu’ils ne voulaient plus se résigner à l’austérité brutale qui leur est imposée depuis des années. Cette assertion dont la charge paternaliste est évidente est révélatrice de la teneur des liens actuels entre les pays du nord et pays du sud de la zone euro. Le xénophobe le plus médiatisé de Belgique, Bart De Wever, n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de dénoncer le caractère peu fiable des Grecs « qui n’ont jamais payé leur dettes ». Comme sous le colonialisme en son temps, le portrait du (néo)colonisé n’est jamais flatteur lorsqu’il est dépeint par son (néo)colonisateur dans le cadre de ce néocolonialisme émergent qui semble régir désormais la relation entre la Grèce et ses créanciers.

La prolifération des thèses d’Huntington doit constituer un motif de préoccupation pour les antiracistes.  Etienne Balibar a donné une définition du racisme dans  Race, nation, classe. Les identités ambiguës : « Idéologiquement, le racisme actuel, centré chez nous sur le complexe de l’immigration, s’inscrit dans le cadre d’un “racisme sans races” déjà largement développé hors de France, notamment dans les pays anglo-saxons : un racisme dont le thème dominant n’est pas l’hérédité biologique, mais l’irréductibilité des différences culturelles… ». Il semble évident que dans un contexte de « guerre de civilisation », les différences culturelles vont s’avérer être de plus en plus irréductibles et le rejet de ce qui est différent de plus en plus marqué. Le combat pour l’égalité et le droit à la différence n’en sera que plus indispensable !

Carlos Crespo, Président du MRAX

[1] http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2006/09/12/bush-qualifie-la-guerre-contre-le-terrorisme-de-combat-pour-la-civilisation_812028_3222.html

[2] http://www.huffingtonpost.fr/2015/06/28/manuel-valls-guerre-de-civilisation-attentats-france_n_7680640.html

[3] http://www.rtbf.be/info/medias/detail_fraude-fiscale-une-image-utilisee-par-le-mr-fache-la-suisse?id=9041211