Kwibuka 25 « Souviens-toi, il y a 25 ans »

Aujourd’hui, 07 avril 2019, marque les 25 ans du génocide qui a frappé le Rwanda en 1994. Durant 100 jours, le Rwanda est placé sous le signe de la commémoration . Commémorer pour ne jamais oublier, car ignorer l’histoire, c’est être condamné à la répéter.

6 avril 1994, 20h23, alors qu’il amorce sa descente pour atterrir à l’aéroport de Kigali, l’avion qui ramenait le président rwandais Juvénal Habyarimana et le président ougandais Cyprien Ntaryamira de Dar-es-Salaam s’écrase[1]. Le plan génocidaire des « Hutu Power » est mis à exécution au petit matin du 7 avril 1994[2].
Il y a vingt-cinq ans, le Rwanda, ce pays aux mille collines, dans la région des Grands Lacs d’Afrique, était frappé d’un terrible génocide. Ce génocide, de 100 longs jours, coûta la vie de 800 000 à 1 000 000 de victimes, parmi lesquelles des Tutsi et des Hutu « modérés » rwandais.
Il y a vingt-cinq ans, ce même pays n’était pourtant pas à son premier contexte de violence. Dans l’histoire du Rwanda, des massacres avaient déjà été perpétrés, des maisons avait déjà été incendiées, des biens avaient déjà été pillés[3] en 1959, en 1963-1964 et en 1973 … Le massacre des Tutsi de 1964 est d’ailleurs qualifié par Bertrand Russel de « massacre le plus horrible et le plus systématique dont nous avons eu l’occasion d’être témoins depuis l’extermination des Juifs par les nazis »[4]. Chaque épisode de violence poussa plusieurs milliers de Tutsi à s’exiler dans les pays limitrophes voisins[5]. Avec l’arrivée au pouvoir du président Juvénal Habyarimana, un soupçon d’apaisement semblait pourtant se profiler. Et pourtant, il s’agissait là d’une bombe à retardement. En effet, le gouvernement rwandais et le Front patriotique rwandais (F.P.R.) ne s’accordent pas sur la question du retour des réfugiés rwandais exilés[6]. L’absence de solution pacifique sert alors de motif au F.P.R. pour lancer une offensive, se transformant rapidement en une guerre civile, le 1er octobre 1990[7], qui durera jusqu’au point final du processus génocidaire.
A l’époque du royaume nyiginya, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, la cohabitation entre les Hutu et les Tutsi se faisait en toute harmonie. « L’appartenance aux groupes n’était pas vécue comme une identité »[8]. Mais avec l’arrivée des Belges, dans les années 1920, qui cherchent à écrire l’histoire du Rwanda, tout change. Reposant sur une histoire toute fabriquée, ces mythes ont fait passer des idéologies racistes à travers lesquels les Tutsi sont considérés comme l’élite et les Hutu comme des êtres inférieurs. A force de répéter ces appartenances et ces qualificatifs racistes, une « racialisation de la conscience »[9] s’est installée au sein de la population, entrainant une division, une fracture, une « déchirure du tissu social rwandais »[10]. L’arrivée des Belges, en tant que colonisateurs, a alors « donné à ce clivage social, une allure raciale »[11]. À ce climat raciste, s’ajoutèrent la discrimination et l’exclusion que vivent les Hutu à tous les niveaux : scolaire, administratif, politique[12].
Ces différents contextes ont fait naitre d’une part, une envie de vengeance, alimentée par des sentiments de haine et de méfiance des Hutu à l’égard des Tutsi, et d’autre part, une envie de se débarrasser de ces derniers qui sont perçus comme « l’ennemi intérieur »[13], comme des colonisateurs, ces étrangers qui les ont persécutés autrefois. Des désirs génocidaires commencent dès lors à germer dans certains esprits : se débarrasser de tous les Tutsi pour empêcher que tout éventuel survivant ne témoigne des atrocités vues et vécues. Cette volonté de tuer à tout prix, de « détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux »[14], en particulier les Tutsi, est le fondement même du génocide rwandais perpétré entre avril et juillet 1994.
Entre 800 000 et 1 000 000 de victimes.
Au lendemain du génocide, vient le temps de la reconstruction. Reconstruire est une chose, mais il n’était pas question d’oublier ou d’amnistier.
Pour reconstruire, un seul remède : rendre justice et, éventuellement pardonner.
Rendre justice, c’est mettre un point d’honneur, un point final à la situation vécue antérieurement.
Rendre justice, c’est faire comparaitre et pouvoir punir les coupables de cet horrible génocide[15].
Rendre justice, c’est garantir les caractères inadmissible, intolérable et insupportable des massacres perpétrés[16].
Rendre justice, c’est empêcher la banalisation et la légitimation de ces évènements[17].
Rendre justice, c’est veiller et s’assurer que plus jamais de tels actes ne puissent se reproduire[18].
Choisir le chemin de la justice, c’est alors espérer un avenir meilleur ensemble et espérer qu’un jour les Rwandais puissent se réconcilier[19].
Mais la justice ne répond pas aux espérances attendues, aux attentes espérées …
Une urgence : la réconciliation, sans toutefois oublier cette volonté de rendre justice à tout prix. La solution se trouva alors dans la justice traditionnelle, participative et populaire, dite les « Gacaca »[20]. Son essence repose sur la volonté de « rétablir l’ordre social et l’harmonie »[21], « de fluidifier les rapports sociaux et débloquer les obstacles communautaires »[22].
Établir la vérité par l’aveu, c’est permettre au prévenu de libérer la parole, aux parties de s’accorder « sincèrement ensemble de ce qui constitue les réalités même difficiles d’un passé défiguré »[23]. Lors du procès Gacaca, il était attendu de lui de fournir toutes les informations liées à l’acte criminel : à savoir les circonstances, le contexte, les éléments constitutifs de l’acte ainsi que des renseignements sur les éventuels complices ou témoins[24]. En avouant, le « terrible silence de l’indifférence de l’homme pour l’homme » est rompu et « une identité et une dignité à toutes ces victimes anonymes » sont rendues[25].
Au travers de l’aveu, l’accent était mis sur la nécessité de présenter ses excuses et de demander pardon aux victimes survivantes. Toutefois, comme le précise l’Évêque Desmond Tutu, pardonner « ne signifie pas approuver ce qui a été fait »[26]. Au contraire … Pardonner « signifie pendre au sérieux ce qui a été fait et ne pas le minimiser, retirer ce dard planté dans nos mémoires qui continue à déverser son venin dans nos existences »[27].
Enfin, pardonner ne signifie pas oublier … Surtout pas oublier, car « ceux qui ignorent leur histoire sont condamnés à le répéter »[28]. L’histoire du Rwanda est gravée à jamais dans les mémoires …
Bibliographie
[1]O. LANOTTE, La France au Rwanda (1990-1994) : entre abstention impossible et engagement ambivalent, Bruxelles : P.I.E. Peter Lang, 2007, p. 270.
[2] Ibid., pp. 127-128.
[3] J. BERTRAND, Rwanda, le piège de l’histoire. L’opposition démocratique avant le génocide (1990-1994), Paris: Karthala, 2000, p. 59 ; J.-P. CHRETIEN, “Ethnicité et politique: les crises du Rwanda et du Burundi depuis l’indépendance”, Guerres mondiales et conflits contemporains, 1996, n°181, pp. 113-114.
[4] F. CHALK, K. JONASSOHN, The history and Sociology of Genocide, New Haven et Londres: Yale University Press, 1990, p. 386 ; R. LEMARCHAND, Rwanda and Burundi, New-York: Praeger, 1970, pp. 197-227.
[5] J. BERTRAND, op. cit. ; J.-P. CHRETIEN, op. cit., p. 113.
[6] Les réfugiés rwandais sont tant des Hutu que des Tutsi. En effet, des Hutu ont fui le Rwanda entre 1920 et 1950 tandis que les Tutsi ont fui le Rwanda dès les premiers massacres qui touchaient leur ethnie, soit dès 1959. Voir Y. TERNON, Génocide. Anatomie d’un crime, Paris: Armand Colin, 2016, p. 233.
[7]J. BERTRAND, op. cit., pp. 59-61 ; Y. TERNON, op. cit., p. 235.
[8] Y. TERNON, op. cit., p. 219.
[9] G. PRUNIER, Rwanda: le génocide, Paris: Dagorno, 1997, p. 56
[10] Y. TERNON, op. cit., pp. 223-224.
[11] Ibid., p. 219.
[12] R. GLUCKSMANN, D. HAZAN et P. MEZERETTE, Tuez-les tous! (Rwanda: Histoire d’un génocide “sans importance”), France 3, Documentaire: 97 minutes, 27 novembre 2004 ; A. DES FORGES, Aucun témoin ne doit survivre: le génocide au Rwanda, Paris: Karthala, 1999, p. 50; J.-D. MOUTON, “La crise rwandaise de 1994 et les Nations Unies”, Annuaire français de droit international, vol. XL, 1994, p. 214; Y. TERNON, op. cit., p. 224.
[13] Y. TERNON, op. cit., p. 226.
[14] O.N.U., “Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, 9 décembre 1948”, Recueil des traités, Vol. LXXVIII, p. 277. Article 2.
[15] F. DIGNEFFE, J. FIERENS, Justice et gacaca: L’expérience rwandaise et le génocide, Namur: Presses universitaires de Namur, 2003, pp. 48-49.
[16] Ibidem.
[17] H. ARENDT, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris: Gallimard, 1991.
[18] F. DIGNEFFE, J. FIERENS, op. cit., pp. 48-49.
[19] K. ANDRIEU, La justice transitionnelle: de l’Afrique du Sud au Rwanda, Paris: Gallimard, 2012, p. 170; T. BARNES, D. BLOOMFIELD, L. HUYSE, La réconciliation après un conflit violent: Un manuel, Stockholm: I.D.E.A., 2003, p. 146; O.N.U., “International Tribunal – Rwanda”, Meeting Record de l’O.N.U. S/PV.3453, 1994, p. 14.
[20] PENAL REFORM INTERNATIONAL, “Gacaca et Réconciliation, le cas de Kibuye”, Rapport de la Recherche sur la Gacaca, 2004, pp. 8-9.
[21] L. HUYSE, M. SALTER, Justice traditionnelle et réconciliation après un conflit violent. La richesse des expériences africaines, Stockholm: I.D.E.A., 2008, p. 36; B. GUILLOU, “Dix ans après, la gacaca rwandaise”, Revue Projet, n° 281, 2004, p. 73.
[22] K. ANDRIEU, op. cit., p. 175.
[23]L. MICHEL, H. VAUTMANS, G. VERHOFSTADT, « Génocide des Tutsi et des Hutu modérés au Rwanda, 25 ans après », Le Vif, 6 avril 1994.
[24] Article 54 de la loi Gacaca; B. INGELAERE, “À la recherche de la vérité dans les juridictions Gacaca au Rwanda”, in S. MARYSSE, F. REYNTJENS, S. VANDEGINSTE, L’Afrique des Grands Lacs, Annuaire 2006-2007, Paris: L’Harmattan, 2007, pp. 49 et 72; V. ROSOUX, A. SHYAKA MUGABE, “Les cas des gacaca au Rwanda. Jusqu’où négocier la réconciliation?”, Négociations, n°9, 2008, p. 33.
[25]L. MICHEL, H. VAUTMANS, G. VERHOFSTADT, « Génocide des Tutsi et des Hutu modérés au Rwanda, 25 ans après », op. cit.
[26] Ibidem.
[27] Ibidem.
[28] T. BARNES, D. BLOOMFIELD, L. HUYSE, La réconciliation après un conflit violent: Un manuel, Stockholm: I.D.E.A., 2003, p. 110.