« Déraciser » le folklore ou « défolkloriser » le racisme ?

Le dictionnaire Larousse définit le folklore de la manière suivante : « Ensemble des pratiques culturelles (croyances, rites, contes, légendes, fêtes, cultes, etc.) des sociétés traditionnelles. » Dans un monde dont l’évolution fluctuante et rapide a de quoi désarçonner voire inquiéter, il n’est pas illogique de voir de nombreuses personnes trouver refuge dans la nostalgie voire le passéisme.

Dans notre mémoire, on retrouve parfois des souvenirs persistants de fêtes amusantes ou de rites marquants, parfois partagés avec des personnes auxquelles ont tient, qui constituent un lien fort avec une enfance heureuse ou une période agréable de notre vie. Lorsqu’en plus ces événements plaisants se répètent d’année en année jusqu’à devenir un rendez-vous culturel aussi récurrent qu’incontournable, alors ils suscitent naturellement un profond attachement. Cela explique l’engouement populaire pour  diverses réjouissances folkloriques. Cela explique aussi les réactions contrariées lorsque ce folklore vient à être remis en question, fut-ce partiellement. Dans certains cas, il y a pourtant, dans certains cas, des atteintes au bon gout voire à la dignité humaine qu’il convient de dénoncer.

Un des personnages du carnaval de la Ducasse d’Ath est particulièrement exemplatif de la perpétuation, à l’occasion d’un événement familial et festif, de clichés séculaires sur les personnes originaires du continent africain. Il s’agit du « sauvage » qui défile dans le cortège, enchainé, grimé et affublé d’un anneau dans le nez. Les enfants qui assistent à l’événement sont en partie effrayés, en partie fascinés, par l’ampleur des cris et des mouvements de cet être déshumanisé (pour ne pas écrire animalisé). La représentation dudit sauvage provient en droite ligne de l’image d’Epinal de « l’exotisme africain» du XIX, infériorisante et racialiste, qui a encouragé des générations de colonialistes et de suprématistes à promouvoir l’exploitation par l’occident des ressources naturelles et de la main d’œuvre d’une partie du monde. La récente remise en question par un collectif antiraciste (cf. Bruxelles Panthères) du sauvage et de la manière dont il est figuré a provoqué des réactions très vives auprès des inconditionnels de la Ducasse. Celui-ci n’est pourtant qu’un des personnages parmi d’autres du cortège. S’il est si essentiel d’avoir un figurant qui impressionne les enfants, pourquoi ne pas envisager un personnage emprunté à un autre référentiel culturel comme celui de l’héroïc fantasy, des comics ou des films d’horreur, qui inspire nombre de déguisements à l’occasion d’événement comme Halloween ?   L’auteur de ces lignes a essayé de se mettre à la place des personnes attachées à leur folklore au début de cet éditorial. Des aménagements sont possibles sans toucher à l’esprit carnavalesque de la ducasse d’Ath. Peut-être faudrait-il que certains fassent l’effort de se mettre à la place du collégien hennuyer afro-descendant qui, en plus d’endurer les quolibets xénophobes des moins tolérants de ses camarades de classe ou de constater à quel point des membres de sa famille sont discriminés à l’emploi et au logement, ne pourrait participer à cette grande fête sans être confronté à la vision infamante du Sauvage ?

Dans le même ordre d’idée, le carnaval d’Alost, également sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco, a également défrayé récemment la chronique. Un char sur lequel se dressaient des géants qui figuraient des juifs orthodoxes assis sur des sacs d’or a défilé lors de la dernière édition. Cette caricature qui reprend à son compte les stéréotypes les plus éculés de la propagande antisémite a également ses défenseurs, parmi lesquels le bourgmestre N-VA d’Alost, Christoph D’Haese. Ce dernier a invoqué la « liberté d’expression, le droit au ridicule et à la satire ». Les organisateurs du cortège carnavalesque alostois n’en sont pas à leur première provocation sur ce sujet. En 2013, ils avaient fait défiler un wagon similaire à ceux qui conduisaient les juifs aux camps d’exterminations entourés de figurants portant l’uniforme SS et des récipients contenant prétendument du Zyklon B. Cette année, en plus du char antisémite évoqué plus haut, certains participants avaient par ailleurs défilé en uniforme du Klu Klux Klan. Il est dans l’intérêt du plus grand nombre de faire évoluer le folklore en le rendant plus inclusif. Même ceux qui demeurent indéfectiblement attachés aux événements folkloriques doivent comprendre que ceux-ci seront mieux défendus et donc préservés si on fait en sorte que toute la société puisse s’y sentir inclue. Les antiracistes doivent urgemment, par tous les moyens nécessaires, contribuer à « déraciser » le folklore. A moins que l’urgence, au vu du contexte actuel ne soit de « défolkloriser » le racisme ?