Déni du racisme ou laxisme dans la lutte contre le racisme ?

Les concepts de déni et de laxisme ne figurent pas habituellement dans le champ lexical du mouvement antiraciste. Pourtant, à bien y réfléchir c’est peut-être un des secteurs ou ces termes seraient particulièrement appropriés. En effet, on a encore récemment constaté à quel point la persistance d’un racisme systémique peut faire l’objet d’un déni même dans un domaine ou il s’exprime avec une effroyable vigueur.

Romelo Lukaku est un footballeur talentueux, issu du Sporting d’Anderlecht et ensuite passé dans différents grands clubs européens. Le diable rouge, un des meilleurs attaquants de l’histoire de notre équipe nationale, a pourtant un grand tort aux yeux de certains : être afro-descendant ! Transféré cet été à l’Inter de Milan, un des clubs italiens les plus prestigieux, il vient d’être confronté au racisme le plus basique à l’occasion d’un match contre le club de Cagliari. Les supporters l’ont dénigré de manière infamante en imitant des cris de singe. Après avoir été animalisé de la sorte, le joueur, avec raison, a tenu à réagir. Il a dénoncé avec véhémence le racisme dont sont victimes, de manière récurrente, les joueurs ayant les mêmes origines que lui. Il en a appelé aux GAFA (Facebook, twitter,..) et aux fédérations sportives pour qu’elles fassent davantage contre les actes et les paroles racistes. Si l’affaire est en soi révélatrice de l’ampleur d’un problème, que dire des réactions qu’elle a suscitées ? Ainsi, des supporters de l’Inter de Milan ont cru bon de relativiser l’incident et même d’expliquer à Lukaku qu’il ne fallait voir aucun racisme dans cette histoire ! Ce niveau de déni est tout bonnement incroyable ! Même les réactions de soutien à l’avant-centre interiste sont parfois de nature à nous plonger dans une grande perplexité. Quand on voit l’Union Belge de Football s’empresser de soutenir le joueur, il est difficile de ne pas penser à son peu d’enthousiasme à combattre les débordements racistes dans et autour de ses propres stades.

Mais la suite la plus marquante de cette affaire est la prise de position de Lilian Thuram, membre éminent de l’équipe de France victorieuse de la coupe du monde 1998. Il a déclaré :« Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. » L’étendue du tollé qui a suivi ces paroles, principalement en France, a été impressionnante. Des propos dénonçant une forme de xénophobie suprématiste chez ceux qui assimilent Lukaku à un singe auraient été perçus comme porteurs d’un racisme « anti-blancs ». Pour beaucoup de leaders d’opinions, le commentaire de Thuram était davantage scandaleux que l’affaire à laquelle il réagissait ! D’une certaine manière, encore une forme incroyable de déni. Affligeant ! Imaginons dans la foulée du débat sur #Metoo, une femme qui aurait cru bon d’expliquer que le nombre élevés d’agressions sexuelles s’expliquaient aussi parce que les hommes se sentent supérieurs aux femmes. Aurait-il fallu que l’on arrête immédiatement de parler des actes inqualifiables que certains hommes ont fait subir à des femmes en vue de ménager la sensibilité blessée d’autres hommes ?

Le laxisme en ce qui concerne la lutte contre le racisme est surtout le fait des autorités publiques qui ne prennent pas nécessairement la mesure de l’urgence qu’il y a à agir pour protéger les victimes présentes ou à venir des actes et des paroles racistes. S’il existe et c’est heureux, certains outils législatifs pour lutter contre la xénophobie et la discrimination, ce qui manque souvent, c’est la volonté politique et juridique de les utiliser au mieux. Par ailleurs, les lois de 1981 et 2007 doivent être mieux adaptées à certaines évolutions sociétales comme l’émergence des réseaux sociaux. Toutefois, les juges chargés de les appliquer doivent d’ores et déjà prendre la mesure du sentiment d’impunité que génèrent l’excès de lenteur et le manque de sévérité de leurs décisions. De trop nombreux dossiers judiciaires sont classés sans suite ou trainent pendant des années. Un tel laxisme est inacceptable dans une société qui promeut l’égalité des droits comme valeur fondamentale. Les pouvoirs publics ne peuvent se contenter d’invoquer les textes contre le racisme pour espérer le faire reculer. Il faut des mesures concrètes et efficaces. Cela implique d’être en permanence volontariste et d’évaluer à certains moments les dispositifs existants. A titre d’exemple, lorsque seuls quatre tests de situation pour débusquer des cas de discriminations à l’emploi ont été mis en place en région bruxelloise, comme le prévoit son ordonnance votée il y a plus d’un an, on pourrait attendre que les pouvoirs publics concernés soient plus proactifs en la matière. Dans un contexte de libération de la parole raciste, les décideurs politiques, surtout ceux qui dénoncent, à juste titre, certains propos racistes du Vlaams Belang ou de quelques responsables de la NVA se doivent d’être exemplaires dans les politiques qu’ils mènent. Ils ont la charge importante d’appliquer le plus possible l’esprit et la lettre des lois existantes et de concrétiser au plus vite des mesures visant à garantir, dans les faits, l’égalité réelle. Cela implique notamment de surmonter aussi bien le déni de racisme et le laxisme dans la lutte contre le racisme !