Retour sur la polémique Benzema

Le cas Benzema continue de défrayer la chronique en France. Karim Benzema est l’un des joueurs français les plus doués de de sa génération, il est notamment titulaire dans le club historique du Real Madrid qui vient de remporter sa 11ème Ligue des Champions – record absolu de la compétition. Aussi, international français évoluant au poste d’attaquant depuis 2007, il est le meilleur buteur en activité de l’équipe de France avec 27 buts. Didier Deschamps, le sélectionneur français vient de décider de se passer de ses services pour l’Euro qui débute dans quelques jours, ce qui a généré ni plus ni moins qu’une affaire d’état outre-Quiévrain

La cause initiale de cette crispation autour de la présence de Benzema dans l’effectif des bleus est liée à une instruction judiciaire suite à une plainte pour chantage déposée par un autre international français évoluant actuellement à l’Olympique Lyonnais, Mathieu Valbuena. Ce dernier aurait été victime d’un groupe de maitres-chanteur – parmi lesquels se trouverait un proche de Benzema – qui serait en possession d’une vidéo montrant des ébats intimes entre ledit Valbuena et sa compagne. Pour des raisons qui semblent obscures, Benzema aurait tenté de jouer un rôle d’intermédiaire entre le groupe et Valbuena.  Cette affaire a généré ces derniers mois beaucoup de tensions entre les deux joueurs concernés mais aussi au sein et en dehors de l’équipe nationale. Le sélectionneur de l’Equipe de France, en accord avec Noël Le Graet, le Président de la Fédération Française de Football, a décidé de ne pas sélectionner Karim Benzema pour l’Euro. Pour justifier ce choix plus que discutable du point de vue sportif, la Fédération argue que « la performance sportive est un critère important mais pas exclusif pour décider de la sélection au sein de l’Equipe de France de football. La capacité des joueurs à œuvrer dans le sens de l’unité, au sein et autour du groupe, l’exemplarité et la préservation du groupe sont également prises en compte par l’ensemble des sélectionneurs de la Fédération ».

Les réactions se sont succédé suite à cette décision. Un problème de racisme a même été mis en exergue : Eric Cantona, ancienne gloire du football hexagonal, a récemment déclaré que « La non-sélection de Benzema est injuste, ça m’incite à me poser des questions »  après avoir relevé ironiquement que « Deschamp (…) a un nom très français. Peut-être qu’il est le seul en France à avoir un nom vraiment français ». Eric Cantona a relevé que les origines nord-africaines de  Benzema ainsi que celles de Hateem Ben Arfa, également non sélectionné, qu’il considère tout deux comme les meilleurs joueurs français du moment, pourraient expliquer leur absence de l’Euro. Karim Benzema lui-même s’est publiquement posé la question de savoir si Deschamps avait cédé à la pression d’ « une partie raciste de la France » en refusant de le sélectionner. Ces propos ont déclenché un tollé général chez nos voisins français tant au sein du monde du football que de la classe politique.

Que faut-il en penser ? Bien évidemment, on ne peut exclure (Ni Cantona ni Benzema ne le font d’ailleurs…) l’explication officielle à savoir que Deschamps a tout simplement fait le choix de privilégier la cohésion et l’esprit d’équipe plutôt que les qualités individuelles de son groupe. Ce ne serait pas la première fois dans l’histoire du football français. Vers le milieu des années nonante, David Ginola et… Eric Cantona furent écartés du noyau de l’équipe de France pour des raisons similaires. Ils étaient pourtant considérés par beaucoup d’observateurs comme les meilleurs joueurs français de l’époque. Il serait sot de prendre Didier Deschamps pour une espèce de Dupont-Lajoie du football dont les décisions sont conditionnées par ses préjugés racistes. Par contre, il n’est aucunement fantaisiste de se demander si la prise de position publique en mars dernier (soit quelques semaines avant la décision conjointe de Deschamps et le Graet) du Ministre des sports Patrice Kanner et du Premier Ministre français Manuel Valls contre son retour en équipe nationale (alors que son contrôle judiciaire dans le cadre de l’affaire Valbuena venait d’être partiellement levé !) n’a pas contribué à maintenir Benzema éloigné de la sélection tricolore. Drôle de conception de la séparation des pouvoirs dans le pays de Montesquieu, le pouvoir exécutif semble avoir condamné Benzema avant le pouvoir judiciaire… Cela alors que dans le communiqué écartant Benzema daté du 16 avril 2016, la Fédération Française de football fait malgré tout mention du fait que « Les éléments actuellement disponibles dans ce dossier ne permettent pas d’établir clairement l’implication des différents acteurs, notamment celle de Karim Benzema »

Il y a eu effectivement des pressions de décideurs politiques sur les décideurs sportifs pour écarter Benzema. Jusqu’à quel point cela a favorisé son exclusion de l’équipe ? Difficile à établir. Il est encore moins aisé de démontrer si des motivations racistes ont été présentes à l’esprit des différents acteurs du dossier. Toutefois, l’expression surjouée de l’indignation convenue  des politiques français suite aux déclarations de Benzema et Cantona ne doit pas faire taire les antiracistes qui dénoncent habituellement le racisme institutionnel. Peut-être que Benzema a été davantage victime des frasques qui lui sont attribuées que des agissements d’un quarteron de racistes qui lui veulent du mal à l’instar d’une Marion-Maréchal Le Pen qui lui propose d’aller « jouer dans l’équipe de son pays, l’Algérie ». Pour autant est- il crédible d’envisager que le racisme structurel existant dans différentes institutions en France ou ailleurs n’a aucune prise sur le milieu du foot et de s’offusquer bruyamment des propos de ceux qui s’en inquiètent ? Certes, le noyau des 23 joueurs de l’équipe de France qui prendront part à l’Euro reflète une diversité certaine.  C’est nettement moins le cas du staff technique et du comité exécutif de la Fédération Française de Football…Cela ne prouve bien sûr rien sur l’affaire Benzema en tant que tel mais on peut à tout le moins tirer l’enseignement d’une sous-représentation des minorités dans ces instances dirigeantes du football hexagonal à l’instar de leur présence dans d’autres institutions sportives ou non. Cette question de la présence des minorités dans les instances de décision de l’entreprise et/ou de la société et à des niveaux hiérarchiques supérieurs dans le public ou le privé est au cœur du projet associatif du MRAX. Cette affaire qui fait aujourd’hui le buzz parce qu’elle concerne des stars médiatisées est aussi l’occasion de rappeler humblement que notre action et notre réflexion visent à promouvoir l’égalité réelle au sein de la société durant toute l’année au bénéfice de l’ensemble des citoyens quelle que soit leur notoriété.

Carlos Crespo, Président du MRAX