Ouverture de la SACR 2017 – Mot du Président, Carlos Crespo

Mesdames, Messieurs,

En vos titres et qualités,

Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier de votre présence à cette soirée et de votre soutien à notre action. En ce 17 mars 2017, nous nous apprêtons à ouvrir la Semaine d’Actions Contre le Racisme, événement récurrent, consacré cette année, aux assignations identitaires, organisé par le MRAX en collaboration avec différents partenaires, que je remercie également.

Cela fait maintenant 11 ans que, l’espace d’une semaine, nous prenons un temps de valorisation de l’action quotidienne du MRAX et de divers acteurs. Cet événement annuel est aussi une occasion de s’arrêter un moment pour évoquer le chemin parcouru et de réfléchir à ce que doit être la voie à suivre. Notre lutte s’inscrivant dans une certaine temporalité, il me semble utile d’invoquer l’Histoire tout au long de mon intervention pour réaffirmer le sens de notre combat.

Je commencerai donc ma prise de parole par une citation un peu pessimiste de Georg Wilhem Friedrich Hegel. Mais je tiens d’ores et déjà à vous rassurer, j’en terminerai par une autre plus optimiste. Le philosophe allemand nous a dit ceci : « L’expérience et l’histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’Histoire, qu’ils n’ont jamais agi suivant les maximes qu’on aurait pu en tirer. » Cette phrase résonne avec une tonalité particulière quand connaît les origines du MRAX.

Notre mouvement a été fondé au sortir de la Seconde Guerre mondiale par des individualités exceptionnelles qui adhéraient à un slogan alors répandu : Plus jamais ça ! Des résistants juifs communistes qui combattirent au péril de leur vie la bête immonde et eurent ensuite la lucidité de savoir son ventre encore fécond. Yvonne Jospa et quelques autres créèrent ce qui allait devenir le MRAX. C’est avec honneur, fierté et responsabilité que nous endossons leur héritage. Nous sommes un mouvement de la ligne de front, nous entendons nous situer, comme nos fondateurs à l’avant-garde du combat pour l’égalité ! Avec d’autant plus de détermination qu’aux plus hautes fonctions régaliennes de l’État, nous retrouvons désormais une complaisance avérée avec les ennemis irréductibles de ceux qui fondèrent notre organisation.

Il paraît même que, maintenant, le parti des inciviques veut faire des leçons de citoyenneté ! Et cela, comble de l’ironie, pour accéder à la nationalité d’un pays qu’ils haïssent aujourd’hui comme ils le haïssaient en 1940. Qu’ils commencent d’abord par faire passer un examen à Bob Maes qui n’a jamais regretté d’avoir été du côté des bourreaux. En ce qui nous concerne, nous nous situons sans ambiguïté de l’autre côté !

Je voudrais saluer la mémoire des morts d’une entreprise génocidaire qui, à nos yeux, n’aura jamais ses raisons ! Durant ces années, ils furent des millions, ces gens, arrachés à leur famille qui connurent l’enfer sur terre avant de la quitter. On ne peut tous les citer mais tous doivent rester dans nos mémoires. Il y eut des anonymes comme mon arrière-grand-père qui n’était déjà plus qu’un numéro, le 3794, lorsqu’il mourut au camp du Gusen lors du terrible hiver de 1941.

D’autres victimes de cette extermination de masse avaient plus de notoriété. J’ai une pensée particulière pour Paul-Emile Janson, ancien Premier ministre mort à Buchenwald. Ceux qui se revendiquent encore aujourd’hui des idéaux du libéralisme démocratique qui étaient les siens et qui lui valurent la déportation, ne doivent pas toujours être très à l’aise avec les actuelles vicissitudes de la vie politique belge !

Nous parlions de la nationalité et de ceux qui la portent ou voudraient un jour la porter. En Belgique, le droit du sol est déjà très relatif et on va s’attaquer au droit du sang, la grande braderie des droits se poursuit ! Pour certains, les enfants dont les deux parents ne sont pas belges, ne peuvent être que des demi-citoyens pour ne pas dire des demi-sang. Par les temps qui courent, je ne peux que me réjouir d’avoir demandé -et obtenu- la nationalité belge il y a de cela à peine plus de 10 ans.

L’évocation des questions de citoyenneté, de nationalité et de valeurs à défendre me fait penser à l’histoire de « l’affiche rouge » popularisée par Aragon et Ferré.

En 1943, il y avait, en France, ceux qui disaient aimer la France à l’ombre de l’Occupant et ceux qui se battaient pour elle au péril de leur vie. Parmi eux, il y avait Missak Manouchian et ses amis des Francs-Tireurs et partisans de la main-d’œuvre immigrée. Après plusieurs actions, ils furent capturés par les nazis qui décidèrent de leur faire subir une double peine. Non seulement, ils seraient exécutés mais leurs visages seraient placardés sur toutes les places de France, sur une affiche rouge où l’exposition de leurs noms et leurs faciès exposés serait la preuve ultime qu’ils n’étaient ni des libérateurs ni des français. Mais, ils furent nombreux à ne pas s’y tromper, l’inscription « morts pour la France » apparut durant les nuits suivantes un peu partout sur les sinistres affiches. En anti-raciste héroïque, Manouchian, avant d’être fusillé, a dit, qu’il mourrait sans haine pour le peuple allemand ! Aujourd’hui comme hier, en France comme en Belgique, il y a ceux dont l’action force énormément le respect tout en n’ayant, pour certains, même pas de nationalité dont ils peuvent être déchus et il y a ceux qui dont l’opportunisme politique cache très mal la déchéance morale.

Le travail de mémoire est essentiel pour aider à déconstruire les préjugés xénophobes, pour mettre à mal la mécanique raciste à l’œuvre dans notre société. J’ai évoqué le génocide juif et tzigane mais il faut aussi avoir à l’esprit d’autres crimes génocidaires historiques comme celui dont furent victimes les Arméniens, les Tutsis ou les habitants de Srebrenica. Le racisme peut tuer et parfois sur une très grande échelle. Nous devons nous en rappeler.

C’est aussi parce que, sous certaines formes particulièrement désinhibées et élaborées, le racisme légitime des systèmes d’oppression féroces et meurtriers qu’il faut le combattre sous toutes ses déclinaisons. Oui, nous le disons aujourd’hui, et nous le redirons demain même si ça déplaît -et ça continuera à déplaire à certains-, la colonisation fut et reste un crime contre l’humanité ! Pour nous, Patrice Lumumba est un héros, et s’il n’obtient pas un Place à son nom, il sera toujours dans nos cœurs de militants !

Le combat historique de Martin Luther King, Malcom X et Angela Davis pour les droits civils a marqué beaucoup de générations. Il faut que la nôtre soit vigilante avec le nouveau pouvoir crypto-suprémaciste en place à Washington.

Il m’est impossible d’ouvrir cette Semaine d’Actions Contre le Racisme sans évoquer les attentats de Bruxelles perpétrés il y a presque un an. Le 22 mars, des criminels endoctrinés assassinaient 32 personnes à l’aéroport de Bruxelles National et dans la station de métro Maelbeek. L’émotion était énorme devant le nombre d’innocentes victimes de la terreur armée. Aujourd’hui, comme il y a douze mois, nos pensées émues vont à ceux qui sont tombés et à leurs proches. L’attentat ayant eu lieu lors de la SACR 2016, nous avions d’ailleurs mis prématurément fin à cette semaine en guise de signe de respect.

Les réactions à cet attentat ont été contrastées. Tout d’abord, l’expression d’une solidarité forte, dans les jours qui ont suivi cet odieux massacre, au sein de la population de notre pays, a eu sincèrement de quoi émouvoir. Je tiens aussi à souligner l’impressionnante dignité des victimes et de leurs proches. Je retiens particulièrement la parole, touchante et juste, chargée d’humanité et d’émotion de Michel Visart, papa d’une des victimes.

Il y eu aussi des réactions bien peu glorieuses. Ainsi, Jan Jambon, l’homme qui était censé nous protéger, n’a eu l’inspiration que pour inventer sa triste fable des musulmans dansants. Ou comment, à cette occasion, anticipant les « alternative facts » de Trump, le premier flic du Royaume est devenu le premier menteur du Royaume.

De manière générale, les débats politiques qui ont fait suite aux attentats ne furent pas très inspirés. Sans parler des mesures effectivement prises dans ce cadre… Levée du secret professionnel des assistants sociaux, possibilité d’expulsion sans jugement des étrangers légaux, perquisitions aux sièges d’ASBL œuvrant à la cohésion sociale… Il n’est pas évident de dire si la Belgique post-attentats du 22 mars est devenu plus sûre. Mais force est de constater que la vie des plus précarisés et ceux qui s’engagent en leur faveur est devenue bien plus pénible….

Nous aussi, nous voulons être fermes avec ceux qui veulent abattre notre démocratie mais nous nous méfions un peu de ceux qui proposent de la défendre en l’atténuant !

C’est la société belge dans son ensemble, avec toutes ses composantes, qui a été violemment frappée le 22 mars. C’est la société belge dans son ensemble, avec toutes ses composantes, qui doit collectivement se relever aujourd’hui.

Face à l’intégrisme d’une secte criminelle, la meilleure réponse est et restera l’intégralisme de nos libertés. Nous arriverons à faire taire leurs armes, sans défaire nos droits !

Le combat pour l’égalité dans lequel nous nous sommes résolument engagés, au MRAX, est le meilleure moyen de dire aux identitaires étriqués de toutes les sortes qu’un peuple se caractérise moins par la durée du passé commun qu’il a vécu que par la richesse de l’avenir collectif qu’il va construire.

Je vais en terminer avec une citation sur l’Histoire plus positive que celle qui a ponctué le début de mon discours. Elle est de Jean Jaurès : L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir. L’histoire humaine n’est qu’un effort incessant d’invention, et la perpétuelle évolution est une perpétuelle création. »

Mesdames, messieurs,

En vos titres et qualités,

Il me reste à vous laisser en vous partageant ma conviction que les plus belles pages de l’histoire de l’anti-racisme sont encore à écrire !