L’antiracisme à l’ère de la post-vérité

Les campagnes en faveur du Brexit et de Trump ont fortement marqué les esprits en 2016. Outre l’issue surprenante qu’elles ont toutes deux consacrée pour nombre d’observateurs, leur apport à la sémantique est également remarquable. Ainsi, le terme de « post-vérité » (post-truth en anglais)  tend à devenir usuel dans les débats politico-médiatiques depuis ces deux événements. Le dictionnaire d’Oxford, ouvrage de référence dans le monde anglo-saxon, définit post-vérité de la manière suivante : « qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ».

Désormais, le politique porteur d’un message au public, qui était naguère déjà souvent orienté et partial, ne doit même plus s’embarrasser d’un minimum de véracité dans son propos.  La rupture de confiance entre les électeurs et leurs représentants semble aujourd’hui telle que les incohérences récurrentes et même le mensonge répété ne sont plus électoralement rédhibitoires. Le vote pour le Brexit et l’élection de Trump tend à démontrer que pour nombre de citoyens, les politiciens et les médias mentent tous mais cela n’empêche aucunement de voter pour ceux qui disent ce qu’ils ont envie d’entendre. À l’ère de la post-vérité, l’information devient désinformation et la désinformation devient information, la dépolitisation du peuple précède la peopolisation de la politique !

Il semble qu’en l’espèce, la Belgique est loin d’être à la traine en matière d’émergence de la post-vérité par rapport aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Tout comme à New-York ou à Londres, il se trouve à Bruxelles et à Anvers des dirigeants qui font du mensonge mais aussi de la xénophobie leur fonds de commerce électoral. Bart De Wever, l’homme politique le plus médiatisé du pays, s’est souvent distingué en jouant sur les préjugés de ses électeurs.  « Je n’ai jamais rencontré un migrant asiatique qui se dise victime de racisme » disait-il en 2015 dans une énième tentative de monter les unes contre les autres les diverses composantes de la société. Le propos avait à l’époque fait grand bruit. Combien parmi ses sympathisants découvriront-ils un jour qu’entre 2009 et 2015, il y a eu 410 signalements auprès d’Unia pour discrimination envers des personnes d’origines asiatiques ? Au lendemain du 22 mars dernier, le Ministre de l’Intérieur, Jan Jambon explique qu’un nombre significatif de musulmans a dansé après les attentats. Une manière pour lui de rassurer l’électorat du Belang sur le fait que lui, en tant que premier flic du pays, il ne s’en laisse pas conter! Ceux qui aiment se faire rassurer par Jambon n’auront sans doute pas été très réceptifs à la récente sortie médiatique du patron de la police judiciaire fédérale de Bruxelles, Eric Jacobs qui a expliqué que « les individus qui soutiennent l’idéologie de Daesh ne représentent qu’une infime partie de cette communauté. La majeure partie de celle-ci est prête à aider les services de police. »  Si on ne parlait de personnes jetées en pâture à l’opinion publique par ceux-là même qui devraient être les garants de l’intérêt général cela serait même parfois risible. A l’instar de l’emberlificotage récent dans lequel Théo Francken est tombé tout seul concernant ses propres chiffres sur les régularisations. Sur Twitter, ce mode de communication très adapté à l’ère de la post-vérité avec ses 140 caractères (trop peu pour étayer son propos mais bien suffisant pour faire passer un message plaisant), le Secrétaire d’Etat s’y est tout de même repris à plusieurs fois tellement son mensonge du jour sur le lien entre la baisse des demandes de régularisation et sa décision de les rendre payantes…

Le combat antiraciste doit bien évidemment se poursuivre à l’ère de la post-vérité. Plus que jamais. La lutte pour l’égalité et de la justice doit désormais s’accompagner d’une attention accrue pour établir des faits et surtout rétablir la vérité. Sans cela nous finirons peut être par avoir en Belgique et ailleurs, comme Orwell l’avait anticipé dans 1984, de véritables « Ministères de la vérité » qui seront en fait le contraire de ce qu’ils prétendent être…. Mais là, il sera sans doute trop tard.