Fascisme éternel et révisionnisme ponctuel

« Je crois possible d’établir une liste de caractéristiques typiques de ce que j’appelle l’Ur-fascisme c’est-à-dire le fascisme primitif et éternel. L’Ur-fascisme est toujours autour de nous, parfois en civil. Ce serait tellement plus confortable si quelqu’un s’avançait sur la scène du monde pour dire “Je veux rouvrir Auschwitz…” Hélas, la vie n’est pas aussi simple. L’Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes. Notre devoir est de le démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes – chaque jour, dans chaque partie du monde ». Umberto Ecco.

La prose d’Umberto Ecco mérite toute notre attention en cette période politiquement trouble, où les discours populistes font florès et où l’on dé-diabolise plutôt aisément. Il n’est pas toujours évident de démasquer les nouvelles forme de « Ur-fascime ».

Nous avons tous dans nos mémoires le choc  qu’avait supposé la présence au second tour des élections présidentielles françaises de Jean-Marie Le Pen. Nous avons récemment assisté à un « remake » de la présidentielle de 2002, entre un candidat démocrate et un candidat d’extrême-droite avec une émotion bien moins forte que celle d’il y a quinze ans. Peut-être que le fait que certaines idées qui étaient jadis l’apanage de l’extrême-droite soient désormais portées par de formations plus traditionnelles ait contribué à les rendre banales et à relativiser leur indignité.

Certains diront même que Marine Le Pen n’est pas Jean-Marie Le Pen et argueront que les idées du parti ont évolué sensiblement suite au changement de candidat à la présidentielle. Certes, la nouvelle direction du parti est attentive à éviter certains dérapages verbaux du père fondateur du Front National. Après avoir lissé le discours du FN et renoncé aux jeux de mots crapuleux-genre Durafour-Crématoire- ou aux foucades négationnistes-les chambres à gaz ravalées au rang de point de détail-, Marine Le Pen a également mis à l’écart celui qui en était l’auteur, à savoir son propre père. Toutefois, malgré la prudence des actuels dirigeants, il semble que le rapport de certains responsables de ce parti à l’histoire de la seconde guerre mondiale en général et des camps de concentration en particulier ne semble pas fort s’éloigner de l’historiographie « classique » de l’extrême-droite. Ainsi, Marine Le Pen a expliqué que la France n’était pas responsable de la rafle du « Vel d’Hiv ». Pour rappel, les 16 et 17 juillet 1942, la plus grande arrestation massive de juifs réalisée en France a été opérée en grande partie par la police française. Plus de 13.000 personnes dont 4.000 étaient des enfants et la majorité fut envoyé au Vélodrome d’Hiver, lieu de transit avant la déportation dans les camps d’extermination, notamment à  Auschwitz. Bien sûr, Marine Le Pen a pris soin d’expliquer que si les autorités françaises n’ont rien avoir avec cette tragédie c’est parce qu’elle considère que le seul gouvernement français légal était à Londres à ce moment-là. Dire que la France de Vichy n’était pas la France en juillet 42 est plus que discutable politiquement et juridiquement même si certains relèveront que Marine Le Pen n’a fait que reprendre à son compte la position historique des dirigeants français avant que Jacques Chirac ne reconnaisse en 1995 les responsabilités de la France dans la déportation de milliers de juifs. Le sujet continue toutefois de mettre le Front National très mal à l’aise. Ainsi, dans un bureau de vote du Morbihan des récentes présidentielles, le FN a fait retirer pendant la durée de la journée électorale par souci de neutralité…une exposition sur le Vel d’Hiv. Comme si le travail de mémoire portait atteinte au respect de la neutralité…

Marine Le Pen et consorts ne diront jamais « je veux rouvrir Auschwitz » pour reprendre le mot d’Umberto Ecco. Même Jean-Marie Le Pen ne le disait pas d’ailleurs. Notre devoir en tant que MRAX, association fondée par d’anciens combattants contre le fascisme reste bien aujourd’hui comme hier « de démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes – chaque jour, dans chaque partie du monde ».

Carlos Crespo, président du MRAX.