Un regard critique vers les processus de décolonisation passés nous permet de tirer des enseignements profitables à notre démarche d’éducation populaire.

Si les décolonisations ont d’abord été politiques – à travers la quête de l’indépendance, avant d’être économiques – à travers des politiques de nationalisation – et enfin culturelles – à travers des quêtes d’un « retour à soi », nous avançons que le succès et la qualité des processus de décolonisation politique et économique ont été compromis de ne pas avoir été justement précédé de cette quête de décolonisation – de désaliénation – culturelle et de cette quête d’un retour à soi. Les régimes politiques succédant aux décolonisations ont jusqu’à aujourd’hui toujours été gravement impactés par cette incapacité – des dirigeants, de segments de la société, des élites économiques, militaires, religieuses, culturelles ou académiques – à se penser, à s’organiser, à se construire indépendamment des résidus culturels coloniaux, et ce malgré l’indépendance acquise sur le plan formel.

Nous pouvons en tracer une relative analogie avec l’état de la lutte antiraciste et ses quelques avancées obtenues en Europe. Si le concept d’ « intégration » porté comme étendard de la lutte antiraciste pendant de nombreuses années a débloqué l’accès à certaines positions professionnelles, politiques, académiques, culturelles…dans le cadre de politiques de « diversité », il est légitime de se poser la question de l’usage de ces quelques « success story » « marqueurs de l’ouverture de notre société » comme il est convenu de les présenter. Ne seraient-ils pas en effet surtout des acteurs – inconscients car aliénés – de reproduction et de diffusion subtile d’une culture dominante « assimilante » à destination des individus en quête d’émancipation et d’égalité ?

« Les assimilés de fraîche date se situent généralement bien au-delà du colonisateur moyen. Ils pratiquent une surenchère colonisatrice; étalent un mépris orgueilleux du colonisé et rappellent avec insistance leur noblesse demprunt, que vient démentir souvent une brutalité roturière et leur avidité. Trop étonnés encore de leurs privilèges, ils les savourent et les défendent avec inquiétude et âpreté. Et lorsque la colonisation vient à être en péril, ils lui fournissent ses défenseurs les plus dynamiques, ses troupes de choc, et quelquefois ses provocateurs. »
MEMMI Albert

Car les faits le démontrent, l’ethnostratification reste une réalité puissante dans de nombreux secteurs de notre société et les quelques avancées – présentées comme des succès antiracistes – obtenues dans la lutte des positions ne peuvent certainement pas permettre de conclure à un changement structurel, et cela malgré plusieurs décennies d’antiracisme juridique, politique et associatif.

Comme gage de réussite du projet antiraciste, un travail d’émancipation culturelle en réaction à l’aliénation doit donc nécessairement être mené par, pour et avec les individus racisés, et cela précédemment, ou ad minima parallèlement, à toute action de lutte pour l’émancipation politique et économique, pour la dignité et pour l’égalité réelle.

« Le principal problème est sûrement celui de l’aliénation, recouvrant par là même des problèmes plus spécifiques à l’homme colonisé et post-colonisé que sont l’acculturation, la dépersonnalisation ou encore la fausse conscience, des intellectuels du Sud dans leur rapport à la culture occidentale. Dans sa relation à la culture occidentale le colonisé incorpore le regard dévalorisant que l’Occident porte sur sa culture, son peuple ou sa civilisation et devient, par la force de ce discours hégémonique, un aliéné.
L’aliénation peut être définie comme un état dans lequel un individu, par suite de conditionnements extérieurs, économiques, politiques ou/et culturels cesse de devenir maître de lui-même et se transforme en esclave, simple objet entre les mains d’autres hommes. Réifié par le colonisateur, le colonisé est soumis à un statut social et à des conditions de vie qu’il ne peut modifier sans bouleverser l’ensemble de l’ordre social.
Pendant des années l’intellectuel colonisé a tout fait pour faire sienne une culture qui lui enjoignait de se départir de sa culture d’origine, considérée comme inférieur et archaïque. Cette culture inculquée le condamnait à haïr son être profond et à adorer la culture de son oppresseur. Le stigmate visible de cette aliénation peut se voir dans le mépris dans lequel l’intellectuel colonisé ou post-colonisé tient sa propre culture ou son propre peuple. Bien des fois ils se sentent étranger à ceux qu’ils considèrent trop souvent comme des arriérés, aux coutumes « barbares ».
Aliéné, dépersonnalisé, l’intellectuel colonisé a tout fait pour assimiler et s’assimiler à la culture occidentale, c’est-à-dire à la culture dominante. Il a participé, souvent de manière inconsciente et sous la pression du monde culturel dominant, à sa propre aliénation.
»
GIRARD Youssef

Pour autant, il ne faut pas reproduire la mécanique racialiste qui, au nom d’un antiracisme mal pensé, catégoriserait et essentialiserait les individus en les enfermant dans une culture particulière qu’ils devraient obligatoirement investir dans le cadre de leur appartenance supposée à un groupe. L’objectif de l’égalité de droits consiste précisément à offrir le « droit de », dans le sens d’une liberté individuelle de choisir – le choix de prendre comme de ne pas prendre – et non pas d’une obligation de choisir. Plus concrètement, lorsqu’il est question de défendre l’émancipation culturelle, nous visons la défense du développement d’une offre culturelle par, pour et avec les personnes qui se veulent concernées et que chaque individu sera ensuite libre d’investir ou pas. Mais il est important que cette offre culturelle émancipatrice existe afin que les individus aient justement le droit, le choix, de l’investir ou pas. En l’absence de cette offre il n’y a pas de choix, et donc pas de droit.

 

« Que conclure de tout cela, sinon qu’à tout grand réajustement politique, qu’à tout rééquilibrage dune société, qu’à tout renouvellement des moeurs, il y a toujours un préalable qui est le préalable culturel. […]
Eh bien, nous y voilà
ramenés. En effet, et puisque jai parlé d’un préalable culturel, indispensable à tout réveil politique et social, je dirai que ce préalable culturel lui-même, cette explosion culturelle génératrice du reste a, elle-même, un commencement; elle a son propre préalable qui nest pas autre chose que lexplosion dune identité longtemps contrariée, parfois niée, et finalement libérée et qui, se libérant, saffirme en vue dune reconnaissance.
C’
est tout cela qu’a été la Négritude: recherche de notre identité, affirmation de notre droit à la différence, sommation faite à tous dune reconnaissance de ce droit et du respect de notre personnalité communautaire.
Je sais bien que cette notion d
identité est aujourdhui contestée ou combattue par certains qui feignent de voir dans notre hantise identitaire une sorte de complaisance à soi-même annihilante et paralysante.
Pour ma part, je n
en crois rien.
Je pense à une identité non pas archa
ïsante dévoreuse de soi-même, mais dévorante du monde, c’est-à-dire faisant main basse sur tout le présent pour mieux réévaluer le passé et, plus encore, pour préparer le futur. Car enfin, comment mesurer le chemin parcouru si lon ne sait ni d’où l’on vient ni où l’on veut aller. Quon y pense. Nous avons bataillé durement, Senghor et moi, contre la déculturation et lacculturation. Eh bien je dis que tourner le dos à l’identité, c’est nous y ramener et cest se livrer sans défense à un mot qui a encore sa valeur; cest se livrer à l’aliénation. […]
Pour nous, le choix est fait.
Nous sommes de ceux qui refusent d
oublier.
Nous sommes de ceux qui refusent l
’amnésie même comme méthode.Il ne sagit ni d’intégrisme, ni de fondamentalisme, encore moins de puéril nombrilisme. Nous sommes tout simplement du parti de la dignité et du parti de la fidélité. Je dirai donc: provignement, oui; dessouchement, non.
Je vois bien que certains, hantés par le noble idé
al de luniversel, répugnent à ce qui peut apparaître sinon comme une prison ou un ghetto du moins comme une limitation.
Pour ma part je n
ai pas cette conception carcérale de lidentité.
L’
universel, oui. Mais il y a belle lurette que Hegel nous en a montré le chemin: luniversel, bien sûr, mais non pas par négation, mais comme approfondissement de notre propre singularité. Maintenir le cap sur lidentité – je vous en donne lassurance -, ce nest ni tourner le dos au monde ni faire sécession au monde, ni bouder lavenir, ni senliser dans une sorte de solipsisme communautaire ou dans le ressentiment. Notre engagement na de sens que sil sagit dun ré-enracinement certes, mais aussi d’un épanouissement, dun dépassement et de la conquête d’une nouvelle et plus large fraternité. »
CÉSAIRE Aimé

Le projet est donc ici d’abord de permettre les conditions du développement individuel et libre d’un « retour à soi » par les personnes racisées. Il est primordial que la personne racisée retrouve une fierté d’être ce qu’elle souhaite être, quoi qu’elle ait décidé d’être, et cela notamment en réaction radicale au processus racialiste qui fait des critères qui font « race » autant de marques d’infamie et de subalternité.

 

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