Analyser les chiffres et faire converger les luttes

Dans son numéro du samedi 28 et du dimanche 29 août, le soir faisait écho à l’augmentation du nombre de signalements effectués par des particuliers pour faits de racisme enregistrés par le MRAX lors du premier semestre 2015 en comparaison avec le premier semestre 2014. L’information du quotidien a ensuite été répercutée par différents médias et abondamment commentée.
 
Que peut-on conclure de la hausse marquée du nombre de signalements (de 55 à 125) sur six mois au service juridique ? Tout d’abord qu’on parle bien ici des personnes qui ont fait la démarche d’aller dénoncer des actes ou des paroles racistes dont ils ont été victimes ou témoins. Cela signifie bien évidemment qu’il peut y avoir un nombre encore plus conséquent de faits racistes qui n’ont pas été dénoncés. Ensuite, il s’agit bien de dossiers ouverts au MRAX dont le traitement ne préfigure pas nécessairement l’ouverture d’une procédure judiciaire et à fortiori la perspective de sanctions pénales. Le MRAX informe les victimes sur leur droits, les accompagne s’ils le souhaitent dans une procédure et peut éventuellement ester en justice conformément à son objet social. Dès lors, il importe de croiser ces chiffres avec ceux d’autres opérateurs qui peuvent recevoir des signalements comme le Centre pour l’égalité des chances pour avoir un aperçu plus global de la situation.
 
Toutefois, pour peu que l’on fasse le lien entre l’évolution visible de ces chiffres et la libération de la parole raciste, notamment dans les réseaux sociaux et les forums internet des grands médias, alors on peut accréditer la thèse qu’il y a effectivement une hausse globale de la xénophobie dans notre société. Quand on voit l’ampleur et la teneur des réactions suscitées par exemple lors de débats sur la questions de l’accueil des réfugiés, on ne peut que constater à quel point le climat est délétère. Si l’on inscrit la réflexion dans une temporalité plus large, en analysant comme l’a fait la Ligue des Droits de l’Homme1 les mesures prises par l’autorité publique qui a partiellement appliqué le programme du Vlaams blok, alors on peut mieux appréhender une tendance lourde qui en quelques années a rendu possible une banalisation du racisme. Aujourd’hui encore en cette période où l’accueil des réfugiés fait largement débat, l’on voit fleurir sur Facebook une multitude d’individus partager sur leur « mur » des visuels d’extrême droite appelant la collectivité à se concentrer sur « nos » SDF plutôt que sur ceux de l’étranger. Gageons que si l’indignation sélective de toutes ces belles âmes était un tant soit peu réellement altruiste et qu’ils s’investissaient concrètement dans  l’accueil des sans-abris de leur choix alors, on pourrait peut-être résoudre une partie du problème du sans-abrisme en Belgique !
 
Le fait est que la hausse des signalements pour islamophobie est particulièrement marquée. On peut faire l’hypothèse que les suites des attentats de Paris et des opérations policières à Verviers sont encore dans les esprits et que les exactions criminelles perpétrées par des assassins fanatisés en Syrie et en Irak ont contribué à attiser la peur de tout ce qui concerne l’Islam et les musulmans. Ces derniers sont globalement stigmatisés en raisons des agissements d’une minorité d’entre eux et se retrouvent au premier plan de différentes hystéries collectives lorsqu’il s’agit de débattre de faits liés à leurs convictions religieuses. L’ « affaire » du sirop de Liège en constitue un lamentable exemple. Aujourd’hui, il est devenu presque impossible de débattre sereinement de questions liées  – même en partie – à la culture musulmane, comme l’abattage rituel.

Il n’y a bien évidemment pas que les signalements pour islamophobie qui augmentent. Dans un contexte global de libération de la parole raciste, d’autres minorités comme les juifs, les roms et les subsahariens sont aussi confrontés à des faits de racisme. Nous sommes bien face à un racisme structurel dont l’entretien et la diffusion est assuré par différentes institutions et que même des minorités racisées peuvent se réapproprier en vue de légitimer leur propre rejet de l’autre. Même si le MRAX se fait fort, conformément à son histoire et à ses valeurs, de traiter le plus efficacement possible l’ensemble des signalements pour différentes formes de xénophobie qu’il reçoit, il faut rappeler que le racisme étant un phénomène global, il doit être combattu de manière globale. Dès lors, c’est un combat idéologique qu’il faut mener au niveau de la superstructure de la société, là où sont produites les idées dominantes. Il est essentiel de déconstruire le discours de leaders d’opinions qui ont peur de ceux qui ne leur ressemblent pas ou qui construisent leur notoriété sur le rejet de l’autre. Dans cette lutte, s’il est essentiel que les racisés s’organisent en toute autonomie, il importe également d’articuler le combat avec celui d’autres minorités qui aspirent à l’égalité réelle des droits. Nous aurons bientôt l’occasion de revenir sur la question de la convergence des luttes.

1http://www.levif.be/actualite/belgique/le-programme-du-vlaams-blok-a-franchi-le-cordon-sanitaire/article-normal-366349.html