RACISME ANTIASIATIQUE : RÉSURGENCE D’UN RACISME INVISIBILISÉ

Résurgence d’un racisme invisibilisé : Le racisme antiasiatique n’a pas été fabriqué à Wuhan !

Hamel PUISSANT

Cela fait quelques mois déjà, depuis le premier cas en Chine que la découverte du coronavirus a suscité une montée des préjugés et parfois même du racisme envers la communauté asiatique. Au quotidien, tou.te.s les asiatiques sont mis dans le même sac. Déjà qu’à l’époque, on me demandait moi une cambodgienne, si je mangeais des chiens, voilà que tout bêtement dans un restaurant à Bruxelles en février, on me demande, si je mange des chauves-souris.

Désormais des gens se lèvent pour me laisser la place ou s’écartent quand je monte dans un transport en commun ! Et ça, ça ne m’était jamais arrivé avant janvier, donc même avant le confinement dans les trams, les métros, les bus, les magasins. Un jour je discutais avec une femme d’origine étrangère qui me parle de tout et de rien dans le tram mais pour clôturer la conversation elle me demande : Tu es chinoise? Je lui réponds que non, alors elle: « Ouf, tu comprends … faut faire attention avec ces gens-là ». Témoignage de A.S., travailleuse sociale bruxelloise d’origine cambodgienne

 

Petite anecdote que j’ai entendue sur les réseaux sociaux : « Pourquoi as-tu peur du coronavirus virus ? C’est Made in China ce n’est pas fait pour durer. »

Du stéréotype au racisme

Depuis plusieurs semaines, la page Facebook de l’association Asia 2.0

Belgique(1)Association d’abord créée à Paris en France en 2013, avant d’être lancée en Belgique. reçoit des dizaines, des centaines de témoignages du même type : « … qui nous rapportent des propos ou des actes discriminatoires et des faits de harcèlement générés par les préjugés, surtout depuis le début de la crise du coronavirus », explique le fondateur de l’association, Renaud André. « Le coronavirus n’a pas augmenté ni inventé le racisme que l’on connait au quotidien, mais il l’a mis en lumière ». Il ajoute : « Ce ne sont souvent « que » des blagues, mais à la longue, elles finissent par atteindre notre amour propre, notre estime en tant que communauté et percole dans la conscience collective ». « Malheureusement, on a depuis longtemps quitté le terrain de l’humour (depuis les sketchs stigmatisants de Michel Leeb ou du duo Gad Elmaleh/Kev Adams) pour s’aventurer dans les marécages des stéréotypes et préjugés dont on vous offre un florilège : chinetoque, bol de riz, sourire coincé, amateur de kung-fu ou de Tai Ji Quan, face de citron, mangeur de chien/chat et rat, les chinois vivent pour la plupart dans de minuscules cages à lapin, où ils sont entassés par famille, passant la plupart de leur temps au travail et ne rentrant que pour dormir…Sans oublier l’exotisation et objectification des femmes d’origine asiatique., Car oui, nous subissons comme toutes les autres communautés d’origine étrangère de la discrimination, voire carrément du racisme. Un jeune nous dit qu’il est en dépression parce que sa copine vient de le larguer. On nous crache à la figure ou nous insulte. À Paris, il y a plusieurs agressions par jour, celles-ci sont encore plus importantes en Angleterre et aux Etats-Unis. Ce n’est pas parce que notre communauté bénéficie d’une image caricaturale de « gentil »( docile, discipliné et gros travailleur ; de premier de classe en mathématique ou informatique) ou que quelques un.e.s des nôtres ont pu «prendre l’ascenseur social pour devenir une personnalité politique, artistique, scientifique ou sportive) que l’ensemble de notre communauté à des facilités. Moi-même, je ne suis jamais valorisé ni reconnu à ma juste valeur au travail ».

Contrairement au stéréotype du chinois qui gère un restaurant ou un magasin prospère, «… beaucoup de travailleurs/euses chinois.es sont mal logé.e.s, mal payé.e.s et travaillent dans de très mauvaises conditions dans les secteurs de l’horeca, du textile et du commerce ».

Cette perception mixte de « minorité modèle, bien lotie, qui s’en sort bien » et de « minorité silencieuse, discrète, timide, qui ne se plaint jamais et qui vit entre elle » pourrait expliquer pourquoi les asiatiques deviennent des cibles faciles d’agressions sans que ce phénomène soit intégré et reconnu à sa juste valeur dans le champ des luttes antiracistes(2)Lire : https://www.contretemps.eu/migrants-chinois-racisme-antiracisme/.

Un racisme invisible mais bien ancré dans l’inconscient collectif

De plus : « Nous subissons un modèle de soumission, reçu en héritage de nos parents(3)Nous apprenons dés tout petit de baisser la tête et de sourire pour respecter et sauver la face de notre interlocuteur. Réagir ou rouspéter est un signe de faiblesse qu’il ne faut pas montrer., qui nous oblige à nous taire même quand nous sommes exploités au noir ou à nier quand nous servons de souffre-douleur ». La communauté asiatique est tellement petite et peu concentrée en Belgique que personne ne se préoccupe de leur situation. S’il existe bel et bien dans la société belge un racisme anti-asiatique, il semble que cette forme de racisme soit beaucoup moins dénoncée, en raison peut-être d’une méconnaissance de cette population et de ses conditions d’existence : « Nous nous sentons abandonnés par UNIA. Nous sommes tellement invisibles que lorsqu’il y a quelques années j’ai interpellé le vice-président (d’origine asiatique !) du MRAX il ne m’a pas pris au sérieux. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous avons trouvé de l’écoute auprès de l’actuel président. Attention, il s’agit bien de parler de racisme anti-asiatique et de ne pas se laisser piéger par le terme réducteur de sinophobie ». La situation s’est entre-temps un peu apaisée : « Depuis que la Chine a envoyé des médecins en Italie ainsi que des masques, des respirateurs et des médicaments à tour de bras ». Mais d’autres réalités géopolitiques jouent aussi un rôle important : «L’influence grandissante et loin d’être toujours positive des entreprises chinoises en Afrique ou encore ses relations tumultueuses avec les minorités tibétaine et musulmane (Ouïghours) provoquent également des tensions avec les communautés africaines et musulmanes de Belgique ».

Le leader d’Asia 2.0 souhaite encore se faire porte-parole d’un dernier élément soulevé par de nombreux jeunes asiatiques, celle de la représentativité. « Non seulement, on ne voit que très peu de personnages asiatiques comme modèle positif dans les médias mais on remarque que depuis le succès économique fulgurant de plusieurs pays asiatique, le rôle du méchant, du gangster, du guerrier prend à nouveau les traits asiatiques, au détriment des Arabo-musulmans ou des Africains. Même si, de manière plus générale, l’Asiatique dans les films et les médias reste sous représenté ou uniquement comme acteur de kung-fu ». Révolté, Renaud André continue : « La jeune génération n’est plus d’accord de courber l’échine et de se laisser faire, comme leurs parents. Dans les pays où les agressions sont légions, des jeunes d’origine asiatique, ne se sentant pas/plus protégés par l’Etat et sa police, s’organisent en groupes d’auto-défense. Et j’espère qu’ils n’iront pas plus loin que l’utilisation d’arme blanche… dont nous avons besoin, avec nos frêles gabarits, pour nous défendre ! ».

Après tous ces témoignages, quels enseignements peut-on tirer en tant qu’antiracistes ? Le coronavirus, même si apparu pour la première fois en Chine, se propage à une vitesse fulgurante et n’est évidemment en rien lié à une nationalité ou à une communauté. Il est ce fléau que nos gestes quotidiens et une économie mondialisée propagent sur toute la planète. Ces témoignages répondent à l’éternelle et douloureuse question posée par toutes les grosses crises de société : Qui sera le bouc émissaire cette fois-ci ?

« réactions primaires sont souvent le reflet d’un manque de connaissance des choses, d’une peur et d’une volonté de trouver des réponses simplistes à leurs angoisses. L’éducation populaire, l’apprentissage de l’Histoire, les échanges culturels et l’ouverture d’esprit sont indispensables dans ces périodes de repli sur soi, d’égoïsme et d’informations erronées qui circulent à grande vitesse sur internet et les réseaux sociaux» A.S., travailleuse sociale.

Oubliée de l’étude des vagues migratoires, l’immigration d’Asie, dans sa réalité bruxelloise

Les Chinois.es font partie d’une des plus anciennes diasporas au monde, estimé à plus de 35 millions de personnes (près de 80 % dans le Sud-Est asiatique, les autres répartis partout dans le monde). Deux systèmes d’émigration étaient utilisés tout au long du 19 et 20° siècle : le système du coolie(4)Convention de travail forcé pré-financé par des négociants pour organiser leur traversé vers les plantations outre-mer, les charbonnages en Afrique du Sud et mines en Malaisie, ainsi que la construction du chemin de fer en Amérique du Nord. et du ticket à crédit(5)Forme de traite des êtres humains permettant de payer à crédit son billet de voyage, tout en devant travailler pour celui qui avait avancé l’argent avant de commencer à le rembourser.. L’Occident ayant un grand besoin d’une main-d’œuvre efficace, bon marché et serviable pour contourner la fin de l’esclavagisme, les compagnies maritimes leur firent également appel car iels coûtaient moins cher que la main-d’œuvre européenne. Iels furent à plusieurs reprises utilisés pour casser des grandes grèves. Durant la première guerre mondiale près de 100.000 chinois furent envoyés pour combattre au front en Europe mais aussi pour déblayer les routes, creuser des tranchées, construire des camps, etc.

Jusque dans les années 80 le continent asiatique est peu représenté dans les différentes vagues migratoires vers la Belgique, à part les boat peoples vietnamiens de 1978, des étudiants et les enfants adoptés. Deux événements en Chine (loi sur l’émigration et répression sanglante de la place Tian’anmen) dans les années 80 vont accélérer l’arrivée de chinois.es. Après une légère baisse entre 2000 et 2005, le nombre d’étrangers asiatiques en Région de Bruxelles-Capitale repart à la hausse et passe de 26 000 à 36 000 entre 2005 et 2016(6)Charlotte Casier. « Chinois, indiens et japonais de Bruxelles », IBSABrussels, Focus 21, novembre 2017 : http://ibsa.brussels/fichiers/publications/focus-delibsa/focus_21_novembre_2017. En 2016, les deux premières nationalités asiatiques en Région bruxelloise sont les turcs/turques et les syrien.ne.s. L’Inde, la Chine, le Japon et le

Vietnam sont respectivement les troisième, quatrième, cinquième et septième nationalités asiatiques(7)IBSA & SPF Economie – Statistics Belgium (RN) . Ces chiffres modestes contrastent avec les 4 millions de chinois vivant aux Etats-Unis et les 3 millions dans le reste de l’Europe(8)Victor Li, 2000.

Néanmoins, et contrairement aux préjugés, les communautés japonaise et chinoise se sont installées en Belgique il y a déjà longtemps. La première vague d’immigration chinoise en Belgique, était composée de marins​ originaires des provinces de Guangdong et Fujian s’installant à Anvers, entre les deux Guerres mondiale. Une deuxième arrive dans les années 50 et 60, principalement de Hong-Kong (iels réussiront dans les affaires et réaliseront une ascension sociale en une génération(9)« L’immigration chinoise en Belgique, principales évolutions et perspectives », CECLCR, 2005. C’est également dans cette période qu’arrivent les Japonais.es. Trois quart d’entre-elleux résident au sein des communes du sud-est de la Région bruxelloise : Woluwe-Saint-Lambert, Woluwe-Saint-Pierre, Auderghem et Watermael-Boitsfort (e.a. grâce à la présence de l’école japonaise). Les Chinois.es sont beaucoup plus dispersé.e.s (installation de restaurants) mais se concentrent au centre de Bruxelles (autour des 4 grands magasins mais aussi pour profiter de l’opportunité de la présence de leurs compatriotes touristes), dans quelques quartiers de la première couronne, Ixelles, Jette (grâce à la forte augmentation d’étudiants qui s’installent près de leurs hautes écoles ou universités), les deux Woluwé (présence de l’ambassade) et Auderghem. À ces nombreux/euses immigré.e.s légaux/les, s’ajoutent des immigré.e.s économiques « clandestins », victimes ou non du trafic d’êtres humains. Tous ces éléments font que ces communautés sont plus jeunes que la moyenne de la population régionale et ont tendance à se féminiser.

Et pourtant, elles sont tellement invisibles, qu’elles n’ont quasiment pas été étudiées, ni ne font objet des mesures destinées aux minorités ou aux primo-arrivants dans le cadre des politiques d’intégration et d’asile. Comme tant d’autres, les immigré.e.s Chinois.es de la première génération pensaient que leur séjour en Belgique serait provisoire. Ils-elles ont travaillé dur et la solidarité intra-communautaire ainsi que les faibles salaires ont permis à certains de réaliser leur ascension sociale. Mais leurs enfants, socialisés et scolarisés en Belgique, ne voulant pas nécessairement perpétuer la tradition familiale et travailler dans la restauration, sont de plus en plus installés professionnellement, géographiquement et physiquement dans la société toute entière.

D’où vient ce racisme anti-asiatique (anti-chinois) ?

Déjà à la fin des années 60, de nombreuses personnes se plaignent de nausées, maux de tête, sueurs ou palpitations lorsqu’elles mangent dans un restaurant chinois. Les clients pointent du doigt le supposé manque d’hygiène des restaurants asiatiques et les produits qu’ils-elles utilisent. Ces stéréotypes racistes font partie de ce que Grace Ly, autrice française d’origine chinoise, appelle le « péril jaune(10)Le péril jaune est défini à la fin du XIX° siècle comme le danger que les peuples d’Asie surpassent les Blancs et gouvernent le monde. » dans un article pour Slate.fr(11)Lire : http://www.slate.fr/story/187026/discriminations-racisme-anti-asiatique-franceepidemie-coronavirus-chine. « Cette théorie datant du XIXe siècle dépeint les peuples d’Asie de l’Est comme cruels, barbares, inférieurs, très différents de nous — se nourrissant d’animaux sauvages et vivant dans une hygiène suspecte » la rengaine de tout racisme, en réalité. Ce mythe a accompagné les politiques internationales qui ont humilié la Chine et l’Indochine : guerres de l’opium, traités inégaux, enclaves territoriales, révolte des Boxers, colonisation. De nos jours, on aimerait tellement pouvoir rire de la bêtise hallucinante du spectre du « Péril Jaune » qui reprend du poil de la bête ( !)…dans le sillage du coronavirus ! Mais les chars du carnaval d’Alost(12)Lire : https://www.gaucheanticapitaliste.org/quand-la-belgique-autorise-undefile-raciste/ (et gageons qu’il y aura un char « péril Jaune » l’année prochaine !) nous rappellent que sous couvert de la caricature on recycle toutes les raclures, même les plus nauséabondes . Et que si le racisme primaire est hélas un réflexe social présent dans toutes les couches de la population, l’Histoire comme le présent montrent ses ravages quand il est toléré puis instrumentalisé par les dominants : offrir un bouc émissaire pour détourner l’attention des vraies responsabilités, monter les opprimés les uns contre les autres pour les empêcher de s’unir et de lutter ensemble contre leur véritable ennemi de classe.