INÉGAUX…MÊME FACE AU VIRUS

Par Nimat BENNACER, Juriste

Crédit photo – Ciré Asbl

Deux semaines de confinement se sont écoulées. Commentées quotidiennement par les « experts », hommes blancs de surcroît, pour nous annoncer le nombre de mort.e.s, d’infecté.e.s, d’hospitalisé.s. et de guéri.e.s. La crise sanitaire, économique et sociale, a et aura un impact démesuré sur nos concitoyen.ne.s oublié.e.s, pour ne pas dire « sacrifié.e.s » dans la gestion de la crise. La politique menée par l’Etat voit ses inégalités structurelles s’exacerber spécifiquement en période de crise à l’image de celle que nous vivons actuellement.

Il y a le confinement qui est imposé, avec ses mesures, ses restrictions et ses sanctions applicables à une grande partie de la population. A l’opposé, le non confinement : celui qui s’applique aux domaines (commerces alimentaires, usines, hôpitaux, maisons de repos, transports, etc.) qui sont considérés comme « essentiels ». Néanmoins, des catégories non négligeables de la population, dont beaucoup de personnes racisées, y échappent. En effet, le peu de mesures adoptées à leur attention les confrontent davantage aux inégalités sociales.

Le télétravail, une exception de privilégié.e.s

Comment comprendre, en effet, l’ordre de rester chez soi confiné.e et en même temps l’injonction d’aller travailler au contact de ses collègues ou du public ?

Pour les travailleur.euses des entreprises non essentielles, qui ne peuvent faire du télétravail, l’employeur est contraint de garantir le respect de certaines mesures sanitaires, sous peine de quoi il doit fermer. Ces travailleuses et travailleurs sont pour la grande partie à statut précaire : ouvrier.ère, intérimaire, intermittent, travailleur.euse non déclaré.e par l’employeur, etc. Ces personnes ont l’impression que le confinement (et le télétravail) est en réalité pour les riches. En effet, dans la même entreprise, fracture sociale oblige, certains employé.e.s, cadres et direction sont « confortablement installés » chez eux à télétravailler alors que les autres salarié.e.s sont « envoyé.e.s au front »  sans mesures particulières, ni prévues par l’employeur, ni imposées et contrôlées par l’Etat.

Les travailleur.euse.s des sites logistiques, centres de tri, les éboueurs, les agents de préventions, les aides familiales, les caissier.ère.s, les facteur.trices, les boucher.ère.s, boulanger.ère.s, les ouvriers sur chantiers, leurs sous-traitants étranger.ère.s, les réassorteur.euse.s de stocks, l’intendance, pour ne citer qu’elles.eux, ne disposent pas de pauses pour se laver fréquemment les mains. Ils.Elles n’ont pas de désinfection du matériel ni de respect de la distance minimale, pas de gants, pas de gels,  encore moins des masques. Ces personnes ont le sentiment partagé d’être insuffisamment protégé.e.s.

Le corps médical et soignant est applaudi tous les soirs à 20H en guise de remerciement. Qu’en est-il de toutes ces personnes oubliées, non « gratifiées » qui se battent contre la peur de l’épidémie en continuant à travailler ? Elles constituent en réalité ces invisibles de notre quotidien sans qui le pays serait à l’arrêt et que bon nombre de nos concitoyens feignent de découvrir pendant cette crise. Au-delà de faire également l’objet de gratification de la part de toutes et tous, ce sont nos témoignages de solidarité l’année durant qui les renforceront le plus. Lorsque ces personnes manifestent, bloquent des passages, exigent le droit à l’égalité, c’est à ce moment que notre solidarité doit se manifester et que les politiques publiques doivent emboiter le pas.

Maternelles, primaires et secondaires fermées

Qui garde les enfants des parents travaillant dans les domaines « essentiels » en dehors des heures de garderies scolaires alors que les contacts avec les grands parents doivent être limités?

Au niveau du travail scolaire, du jour au lendemain, les élèves se retrouvent à la maison avec un programme à suivre, à distance. Les enfants dont les parents ne parlent pas la langue de l’enseignement et ceux qui sont issus de familles défavorisées se retrouvent d’autant plus désavantagés ; pas de possibilité d’avoir un suivi de la part des parents, pas d’accès aux remédiations, aux écoles de devoirs, etc.

Sans accès à internet en continu ou encore sans ordinateur pour effectuer les recherches demandées, les bibliothèques et médiathèques étant fermées, la correspondance doit se faire par tous les moyens du bord. Avec les restrictions de confinement, la fracture numérique préexistante dans bon nombre de foyers se creuse davantage. Nombreux sont les témoignages d’étudiant.e.s dont l’un des parents doit télétravailler avec le seul ordinateur disponible pour toute la famille.

Lorsque les cours ont lieu à distance par vidéoconférence, les étudiants les plus précarisés qui n’ont pas de connexion wifi, d’ordinateur ou dont l’ordinateur n’est pas assez puissant pour suivre les cours en ligne sont fortement préjudiciés. Les initiatives commencent à voir le jour ici et là. Elles ne sont cependant pas suffisantes pour pallier aux manques de mesures criantes des autorités compétentes[1].

 Confinement d’accord, logement d’abord !

D’autre part, les personnes sans-abris ou sans logement adapté, celles en attente d’un relogement pour insalubrité, les personnes emprisonnées, les demandeur.euse.s d’asile et bien d’autres encore ne peuvent s’octroyer le luxe de « prendre soin de soi et des autres ». Avant de réfléchir aux potentiels effets du confinement sur leur vie familiale tels que le « burn out parental » ou encore « la mise en péril de l’amour dans le couple [2]», leur priorité reste de trouver une solution pour s’en sortir, encore plus en cette période difficile.

Bon nombre de familles précarisées avec enfants se retrouvent à devoir composer avec un espace de vie réduit, sans chambres individuelles, sans espace de jeu ni jardin, loin du cliché idyllique de la classe moyenne à la maison quatre façades avec vue sur jardin que véhiculent les médias. Au quotidien difficile de ces personnes se rajoute la précarité liée à la perte d’emploi, perte qu’elles ne peuvent justement pas se permettre, essentiel au paiement du loyer.

Ceux et celles qui, toute l’année durant sont détenu.e.s en centre fermés ou en centre pénitentiaire, subissent de plein fouet les effets de l’absence de mesures structurelles les concernant. Nombreuses sont les dénonciations [3] de leur situation.

De plus, le traitement des demandes d’asile a été suspendu du 17 mars au 3 avril, date à laquelle les nouvelles demandes s’introduisent en ligne exclusivement[4]. Par souci de sécurité sanitaire, les plus « chanceux » dans leur malheur, furent « libérés »[5]  des centres d’enfermement et jetés dans la nature-ou plutôt dans la rue-. Sans autre accompagnement, il s’agira généralement de se débrouiller. Certain.e.s peuvent rêver de retrouver un réseau, un contact, un.e hebergeur.se qui prendra le risque d’une potentielle contamination plutôt que de laisser les nouveau.elle..x.s « libéré.e.s » à la rue. Un nombre considérable se retrouvera cependant sans abris, sans aide ni protection. Les multiples élans de solidarités citoyennes sont salutaires mais ne peuvent se substituer à de réelles mesures structurelles adoptées par les autorités publiques.

A l’opposé, en plein isolement antidémocratique[6], les personnes étrangères en centre fermé vivent l’abandon total : promiscuité, aucune information claire concernant l’épidémie. Leur quotidien est miné d’interrogations et de panique. Il n’y a pas de prévention, pas d’aménagement, et une coupure totale avec l’extérieur, sans aucun contact, même avec les organisations de terrain.

Les personnes incarcérées en centres pénitentiaires ne sont pas en reste. Il s’agit souvent de détenu.e.s vulnérables, malades. Cette population vit dans des conditions insalubres dans lesquelles la proximité et l’hygiène sont favorables à la propagation du virus. Le nombre de contaminés y  est en augmentation. Les droits de visites (y compris celles des enfants) sont supprimés ; les congés, généralement prévus de longue date,  également. Dans un contexte où le confinement est la règle, la suppression du rare lien avec l’extérieur pèse sur le moral des détenu.e.s et accroit leur sentiment d’abandon. Le gouvernement a trouvé l’idée créative de suspendre les peines comme solution pour « donner de l’air » aux prisons surpeuplées. Les prisonnier.e.s sortent le temps de la pandémie, goutent à la liberté, revoient leur proches… puis y retournent une fois celle-ci passée. Les congés ne font qu’interrompre la peine en déplaçant le problème, sans le résoudre.

Toutes ces situations d’injustice (par ailleurs préexistantes à cette période), que la crise et sa mauvaise gestion sont venues accroitre,  sont le résultat des inégalités structurellement instituées pour protéger ceux et celles qui en bénéficient. Nous ne pouvons tolérer que la solidarité tant clamée depuis le début de cette crise s’établisse à géométrie variable.

La résistance à l’épidémie et in fine son éradication ne peuvent s’obtenir par le biais des mesurettes adoptées de manières éparses selon le bon vouloir des autorités. Elles doivent au contraire se traduire par des politiques collectives durables, solidaires de toutes et tous et cohérentes à tous les niveaux de pouvoir. Avec plus de vigueur qu’en période électorale, nous demandons à nos élu.e.s de prendre leurs responsabilités pour que les lendemains de crise ne nous relancent pas dans des coupes budgétaires (qui nous ont déjà couté -entre autre- une crise de masque en pleine crise Corona). Que le.a ministre qui n’assume plus ses fonctions fasse un pas de côté, les remerciements se doivent d’être multilatéraux.

[1] Le ministre flamand de l’éducation a lancé un appel aux entreprises flamandes pour qu’elles donnent des ordinateurs usagés de trois ans tout au plus. https://www.vrt.be/vrtnws/fr/2020/03/25/la-flandre-cherche-des-milliers-dordinateurs-portables-pour-ses/ 

[2] https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/couple-le-confinement-met-il-l-amour-en-peril-7800253717 ; https://www.rtbf.be/info/societe/detail_le-burnout-parental-l-autre-risque-reel-et-attendu-du-confinement-pour-les-familles?id=10461496

[3] Entre autres, https://sanspapiers.be/on-ne-peut-lutter-contre-le-covid-19%ca%ba-en-ignorant-un-pan-de-la-population/ et plus récemment  https://plus.lesoir.be/291370/article/2020-04-01/coronavirus-permettre-tous-de-se-confiner-est-la-seule-maniere-den-sortir

[4] https://dofi.ibz.be/sites/dvzoe/FR/Pages/home.aspx

[5] Avec un ordre de quitter le territoire dans un délai de 30 jours en période de fermeture des frontières aériennes. Sic !

[6] La député fédérale Sarah Schlitz s’est vue refusée la visite du centre et des résidents au centre fermé de Vottem sur ordre de l’Office des étrangers le 25 mars dernier.